Raymond Genicot, Ferronier d'art

De l'armurerie à la ferronnerie d'art, il n'y a que quelques pas que Raymond GENICOT a franchis d'un pas alerte. Trente années de métier en ont fait un véritable spécialiste de la forge et de l'art roman. Bref, quand Raymond GENICOT parle du fer, il parle d'or...

Quelle formation avez-vous suivie?

Celle du parfait autodidacte. Je n'ai jamais mis les pieds dans d'autres écoles que celles de mes primaires et de mes humanités. Je me suis formé à la fois tout seul et auprès de maîtres-ferronniers de Belgique, d'Allemagne, de France... Je me suis mis à faire beaucoup de recherches, à acheter des livres pour étudier les façons de faire des ferronniers anciens.

Comment en êtes-vous venu à faire de la ferronnerie?

Mes grands-parents tenaient une armurerie. Tout gosse, j'étais fasciné par le travail des métaux des ouvriers. J'ai même des souvenirs très marquants de pièces de métal brut que des ouvriers polissaient. J'ai eu l'occasion de bricoler avec le vieil homme à tout faire de l'atelier: du travail à la forge, un peu limer... Je passais tous mes loisirs avec les ferrailles et les outils qui traînaient. J'avais vraiment tout le matériel pour 'jouer" sur place.

Quand mon grand-père et mon père sont décédés, j'ai repris l'armurerie. C'était l'époque de la guerre et j'ai dû interrompre l'atelier pour des "vacances forcées" en Allemagne. L'entreprise a repris après 45. Elle a bien tenu jusqu'au début des années 60, puis l'armurerie a décliné à une vitesse incroyable! En quelques années, les fabricants se sont retrouvés à zéro. Je me suis alors servi de mon hobby pour le fer forgé afin de repartir dans une autre direction. J'ai commencé à gratter le fer et, comme il paraissait que je travaillais bien, un vieux ferronnier s'est pris d'amitié pour moi et m'a appris certains tours de main que je ne connaissais pas. Ma véritable formation d'autodidacte a véritablement commencé dans l'atelier de ce brave homme.

Vous vous êtes alors lancé en indépendant?

Oui. J'ai complètement abandonné l'armurerie et je me suis donné à fond dans la ferronnerie d'art. Je dois dire que je n'ai pas à me plaindre: j'ai toujours eu des clients. J'ai toujours travaillé en petit. Avec l'amour du métier. Et pour des particuliers. Je n'ai jamais accepté de travailler avec les administrations dont je n'apprécie pas les méthodes commerciales. De même, je n'ai jamais travaillé pour les architectes.

Concevez-vous un stock de créations?

Oui, cela vient naturellement. Quand un client demande trois spirales, on fait un gabarit pour enrouler le fer, on réalise alors cinq ou six pièces. Ainsi, si je rate un montage, j'ai toujours une réserve. Ces pièces de réserve constituent rapidement un stock. Elles peuvent aussi être réutilisées pour des candélabres, des lanternes ou d'autres choses.

Quelles difficultés avez-vous rencontré au cours de votre carrière?

Il yen a deux : le faire et... le fer! Le fer actuel n'a plus les mêmes qualités que jadis. Il présente souvent des défauts ou des taux trop importants en carbone. Les difficultés viennent aussi des maisons où l'on travaille; certaines n'ont pas des murs totalement verticaux. Le moindre défaut de parallélisme avec les planchers oblige à d'incroyables acrobaties. Le métier est d'ailleurs fatigant. Pensez un peu que le marteau normal pèse presque deux kilos et que le marteleur donne deux coups à la seconde. Le bras droit frappe, le bras gauche maintient la pièce et, entre les deux, il y a le cœur!

Quelles sont les qualités requises du ferronnier?

Il y a plusieurs catégories de ferronniers. Je ne peux guère vous parler du ferronnier de bâtiment qui peut calculer des portées de charpentes et qui a presque une formation d'ingénieur. Ce ferronnier ne sera pas ornemaniste. L'ornemaniste travaille sur des décors d'intérieur. Celui-ci doit être un bon ajusteur : savoir équerrer ses pièces, dresser à la ligne, retoucher...

Il faut une excellente connaissance des techniques et des styles, surtout pour ceux qui se destinent à la restauration. Cela part d'une bonne recherche historique qui, à mon sens, peut se faire en autodidacte. Le travail compte beaucoup, mais il faut aussi admettre que, même après 20 ans, certaines personnes ne frapperont jamais bien au marteau. Démarrer dans l'armurerie m'a donné l'instinct du fer.

Vaut-il mieux débuter jeune?

Je crois, oui. Ma fille, aujourd'hui, ne fait plus de la ferronnerie. Mais elle n'avait pas 10 ans qu'elle m'épatait déjà en trouvant des techniques dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Le métier du fer se trouve dans nos mains. Je crois réellement à cet "instinct de la matière".

Comment se portent aujourd'hui l'art du fer?

L'armurerie est définitivement morte et la ferronnerie d'art risque, à mon avis, de l'imiter bientôt. Attention, je parle du fer artisanal. On fait de très jolies choses avec des pièces importées. Des usines, en Autriche notamment, fabriquent de la bonne marchandise. Les créateurs indépendants ne peuvent pas vraiment rivaliser parce qu'ils doivent vendre leurs pièces à des prix nettement supérieurs afin de payer leurs taxes.

Y a-t-il quand même une voie à suivre pour les jeunes ferronniers?

Beaucoup viennent me trouver en me demandant des conseils. Sincèrement, je n'ai rien à leur dire. Ils me disent parfois qu'ils ont déjà travaillé le fer forgé. Cinq minutes plus tard, ils me demandent comment faire une pointe carrée. J'en tombe à la renverse. Quand, à vingt-cinq ans, on me pose une telle question, c'est absurde! A 10 ans, n'importe quel apprenti armurier sait forger une pointe carrée...

Il n'est peut-être jamais trop tard pour apprendre ?

C'est absolument vrai. Mais alors, il ne faut pas déclarer qu'on a déjà fait de la ferronnerie...

Que vous a apporté votre métier ?

Il m'a apporté ce que tous les métiers cherchent à apporter, à savoir un peu d'argent. Et puis, le plaisir de rencontrer des gens fort intéressants. Des clients, des artistes, des historiens, des rédacteurs de livres sur la ferronnerie. J'ai aussi eu la sensation d'exercer un métier créatif et de m'y adonner avec l'amour du travail bien fait. J'aurais aimé encore faire mieux, mais en Belgique ce n'était pas possible. Les clients demandent trop de reproductions. J'ai quand même eu la satisfaction de beaucoup travailler l'art roman, qui constitue ma véritable passion.

Une dernière question, la ferronnerie est-elle un art ou un artisanat ?

Ni l'un, ni l'autre. Il s'agit d'un métier.

Interview mise à jour en janvier 2006 mais extraite du guide siep "Les Métiers de l'Art" publié en 1996.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.