Renaud Lambiotte,
Mathématicien informaticien

Interview réalisée en septembre 2015  —  Interview 1247

Pouvez-vous nous décrire votre activité professionnelle ?

Je suis actuellement professeur au sein du département de mathématiques de l’Université de Namur après avoir été chercheur durant trois ans à Londres.  

Je suis également le directeur du Centre Namurois des Systèmes Complexes (naXys) qui regroupe plusieurs chercheurs et doctorants. Ce centre s’intéresse à la compréhension et à la gestion de phénomènes complexes, tels que les dynamiques sociales, les phénomènes météorologiques ou optiques, la trajectoire d’astéroïdes ou encore la décision médicale. 

Sur quels types de projets en lien avec l’informatique avez-vous travaillé ?

J’ai été responsable de plusieurs projets, notamment dans le domaine des innovations technologiques. L'amélioration de services peut avoir des fins commerciales (améliorer un système de publicité en ligne, par exemple), mais également des fins civiques. Ce sont ces dernières qui nous intéressent en premier chez naXys.

Nous avons ainsi créé une application gratuite pour téléphones mobiles à destination des usagers du rail : « Late for good ». En quelques clics, elle met à jour une base de données des retards subis par les voyageurs et génère automatiquement un formulaire de demande de remboursement auprès de la SNCB. Elle propose aussi trains et horaires en fonction de la localisation de l’utilisateur. Elle suit le déplacement des utilisateurs qui se sont inscrits au préalable à ce service via le site www.sci-app.com. En allumant son application, le voyageur peut repérer le train qui le concerne et notifier un retard éventuel. La SNCB offre une compensation financière à un usager si ce dernier a subi 20 retards de plus de 15 minutes en l’espace de six mois.

Cette application permet d’éviter de devoir remplir un document standard de la SNCB. Il ne doit plus chercher le numéro du train. Après 20 retards, un document pré-rempli est édité et prêt à être téléchargé. L’intérêt de cette application pour notre centre n'est pas dans son développement en soi, mais dans les données de mobilité humaine qu'elle génère, et qui nous permet de mieux modéliser des trajectoires individuelles. Il faut préciser que la protection de la vie privée est garantie : l’utilisateur n’est qu’un chiffre anonyme. On suit des téléphones, pas des personnes. 

Vous avez travaillé récemment sur une autre application. Pouvez-vous nous en parler ?

« Open Street Cab » est une collaboration avec l’Université de Cambridge et concerne spécifiquement les taxis jaunes de New York et Uber. Cette application permet de définir le service de taxi le moins cher de la ville en fonction de leur point de départ et d’arrivée. En utilisant notre application, les usagers des taxis new-yorkais peuvent économiser jusqu’à 6$ par trajet. Est-il plus intéressant de prendre un taxi jaune ou le service Uber ? C’est une des questions auxquelles peut répondre l’application.

A ce jour, près de 4500 personnes ont téléchargé cette application, gratuite également. De nouveau, le but n’est pas d’avoir des rentrées financières mais de récolter des données sur les usagers des taxis, qui restent également toujours anonymes. L’intérêt pour nous, chercheurs, est de collecter un maximum de données sur les usagers, d’en extraire les informations utiles, de les traiter et de les analyser. Le but de départ de la création de ces deux applications était simplement de créer un système qui permette de générer ces données. Beaucoup de décisions importantes peuvent découler de ce volumineux travail de traitement et d’analyse.

Et en quoi le profil d’un mathématicien est utile dans le développement de ces applications mobiles ?

Beaucoup d’entre elles requièrent des outils mathématiques, que ce soit pour en concevoir leur design ou de par leur besoin en pré ou post-traitement des données.

Allez-vous travailler prochainement sur d’autres projets ?

Nous faisons partie, au même titre que d’autres centres de recherche, d’un projet européen, appelé « Optimizr » qui permet d’aider les agences marketing et leurs clients à améliorer l’efficacité de leurs campagnes dans les médias sociaux. Etant donné l'importance grandissante de ces médias sociaux en marketing, de nouveaux outils d'analyse, de mesure et de visualisation sont nécessaires. Ce projet a pour but de combiner technologie de l'information, données de marketing et développement de modèles pour aider à prédire le résultat de campagnes en fonction de différentes stratégies. Cela offre la possibilité de mieux comprendre la structure des réseaux sociaux et leur impact sur la diffusion d'information, pour développer des outils analytiques d'optimisation de campagnes.

Au départ de données récoltées sur le réseau Twitter, une de nos mathématiciennes a dû créer  des modèles quantitatifs qui permettent de faire prédire le succès, ou non, d’une campagne publicitaire.

Selon vous, le secteur de l’informatique offre-t-il des débouchés clairs aux mathématiciens ?

Pour ceux qui souhaitent devenir un pur informaticien, il existe des études spécifiques dans ce domaine. Mais en optant pour des études en mathématiques, en prenant notamment une finalité ou une option orientée vers l’informatique, un jeune aura l’avantage d’avoir une double casquette, et il sera capable de s’intégrer dans des projets relevant de l’informatique. Et si on hésite entre les deux secteurs, faire des études en maths avec une orientation en informatique peut être un bon compromis.

Je terminerais en disant que cela pourrait intéresser des jeunes de savoir que Google, Facebook, etc. sont constamment à la recherche de mathématiciens…

 

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.