Richard Scheen, Batelier, timonier

Interview réalisée en novembre 2008

Agé de 42 ans, Richard Scheen est timonier sur l’Atlantic Transport , un pétrolier qui fait partie d’une des plus grosses flottes de Hollande. Il est également professeur de batellerie à l’IPEPS de Huy. 

Qu’est-ce qui distingue le transport fluvial des autres modes de transport ? 

Son faible coût, son faible pourcentage de pollution et sa capacité à transporter d’énormes cargaisons sans engendrer les encombrements inhérents au transport par route. Par exemple, le pétrolier sur lequel je travaille transporte l’équivalent de 144 camions-remorques. Les cargaisons varient selon les marchandises transportées : principalement de 350 à 4000 tonnes même si les plus importantes peuvent aller jusqu’à 9000 tonnes. 

Batelier, marin, matelot : quelles sont les nuances entre ces professions ? 

Batelier est une appellation générique. Le marin est souvent utilisé pour désigner le personnel de bateau de mer. Quant au matelot, il travaille en navigation intérieure et de mer. En fait, toute personne qui souhaite travailler dans le secteur de la navigation débute comme homme de pont. Après 180 jours de navigation et la réussite d’un examen, elle peut successivement devenir matelot, maître-matelot, timonier et capitaine. Personnellement, je suis timonier. Je m’occupe de la conduite et de l’entretien du bateau ainsi que du déchargement. Plus on monte en grade, plus les tâches sont variées. 

Dans le domaine du transport fluvial, quelles sont les professions en lien avec la logistique ? 

Le client spécifique, l’affréteur et le transporteur. Ce dernier est composé des différents membres d’équipage. Mais autour de cela, il y a tous ceux qui s’occupent de l’entretien du bateau, tels que les techniciens pour les moteurs et les équipements électroniques (radars, communication). On peut citer aussi les métiers liés à l’entretien et à la surveillance des voies navigables : ouvriers du MET (éclusiers, personnes s’occupant du nettoyage des abords des canaux et du dragage) et Police de la Navigation. Cela a toute son importance car, faute d’entretien, la navigation devient impossible. 

Combien d’emplois cela représente-t-il ? 

C’est difficile à dire et les chiffres sont à relativiser. Il y aurait entre 1000 et 1200 bateaux portant pavillon belge. Il y a 8 membres d’équipage par bateau, parfois moins. De plus, les voies navigables belges sont beaucoup utilisées par des Allemands ou des Hollandais. 

Vous enseignez la batellerie. Quel succès les métiers cités plus haut rencontrent- ils auprès des jeunes ? 

Énormément ! Pour un enseignant, la première difficulté consiste à faire comprendre que ces métiers existent car bien souvent, cela ne vient pas automatiquement à l’esprit. Ils sont exercés soit de génération en génération, soit par des personnes qui, à un moment de leur vie, réalisent qu’elles ont un attrait pour le travail au fil de l’eau. Si on a les capacités pour exercer le métier et qu’on réussit l’examen, on trouve facilement du travail. En effet, il y a une pénurie dans le secteur même si c’est surtout lié à la fluctuation de la profession. Pour être capitaine, il faut attendre 4 ans (4 fois 180 jours) et si le cursus est raté, on n’arrive jamais à ce grade. Actuellement, la situation est telle qu’on en vient à réengager des capitaines à la retraite. 

Vous venez de dire que le métier se transmet de génération en génération. Est-ce encore fréquent ? 

Oui, c’est fréquent… mais pas assez vu la pénurie que connaît le secteur. Donc, ce sont les gens d’«à terre» qui viennent compléter le cadre. 

Quelles sont les qualités indispensables à l’exercice du métier de batelier ? 

Il faut une solide résistance car c’est un métier fort physique. Il faut aussi accepter de pouvoir vivre un certain temps en dehors du «système». On passe 7 ou 15 jours à bord puis 7 ou 15 jours à terre. Cette « déconnexion » peut parfois être difficile à vivre pour ceux qui aiment avoir une vie sociale ainsi que des contacts avec la famille. Les journées à bord comportent de nombreuses heures de travail, parfois 16, 17 voire 18 heures d’affilée suivies d’une période plus calme le jour suivant. C’est là que le bât blesse : les nouveaux venus ne se rendent pas compte que travailler selon un horaire prédéfini n’est pas possible dans ce métier. Les horaires dépendent du volume de travail, le chargement et le déchargement des marchandises étant les périodes les plus prenantes. Il y a une réelle pénurie dans le secteur suite à un manque de communication à propos du métier et les candidats ne sont parfois pas prêts à rester sept jours consécutifs éloignés de leur famille ni à vivre 24 heures sur 24 en communauté restreinte. Toutefois, il est possible aussi de travailler cinq jours et d’avoir deux jours de repos. En fait la flexibilité des équipes est plus ou moins grande selon le type de marchandises transportées, le type de bateau et le rythme de navigation. Souvent, un équipage est composé de deux équipes de trois ou quatre personnes. Des connaissances en mécanique sont indispensables, et cela quel que soit le grade. Il y a plusieurs sortes de machines sur un bateau et il faut savoir les utiliser. 

D’autres qualités ? 

Oui. Le sens de l’observation, l’esprit d’équipe, la débrouillardise, la dextérité. De plus, il faut être organisé, rigoureux, discipliné et pouvoir travailler en extérieur quelles que soient les conditions climatiques. Pour le savoir-faire, outre les connaissances techniques (mécanique), il faut connaître et respecter les normes de sécurité inhérentes à l’exercice de la profession. On est obligés de porter un casque, des gants et des souliers. Les erreurs ne pardonnent pas ! Elles entraînent une chute à l’eau, un risque de blessures ou encore des problèmes de manutention. Enfin, la connaissance des langues constitue un «plus». J’ai des élèves matelots qui refusent d’apprendre le néerlandais : ils trouveront plus difficilement du boulot mais surtout ils seront limités dans leur possibilité de communiquer avec des collègues étrangers. 

Quels avantages et inconvénients présente-t-il ? 

Le premier avantage, c’est le salaire ! Pour une même qualification, celui-ci est souvent plus élevé dans la navigation. La présence à bord durant plusieurs jours consécutifs ajoutée au nombre élevé d’heures prestées est payante tandis que les jours de repos, à terre, laissent la possibilité d’avoir d’autres activités. On a aussi la chance de pouvoir rencontrer de nombreuses personnes de cultures différentes, principalement des Français, des Flamands, des Hollandais et des Allemands. Enfin, on a l’impression de faire un métier «propre» car le batelier pollue peu, en regard d’autres modes de transport. Je ne vois pas beaucoup d’inconvénients, hormis le fait qu’on est loin de sa famille pendant plusieurs jours. On ne voit pas ses enfants grandir et les problèmes familiaux doivent souvent être réglés par l’épouse restée à terre. On vit en milieu restreint pendant les périodes de navigation, on se soutient mutuellement lorsqu’on n’a pas le moral. On fonctionne un peu comme une famille. 

Comment cette profession a-t-elle évolué ? 

La tendance générale est à une augmentation du tonnage des bateaux. Il y a trente ans, la moyenne était de 350 à 550 tonnes ; aujourd’hui, elle est de 2000 à 4000 tonnes. D’autre part, l’avenir de la profession dépendra de l’engouement qu’elle suscitera. Ce n’est que depuis quelques années que l’on ressent à nouveau un intérêt pour la navigation intérieure. Cela se voit notamment au travers de l’investissement et de l’entretien des voies navigables ainsi que par la mise en place de formations visant à pourvoir au vieillissement des équipages. 

Quel est l’avenir du transport fluvial en Belgique ? 

Il y a un énorme potentiel. Le pouvoir politique s’est rendu compte qu’il s’agissait d’un mode de transport efficace, rentable et peu polluant, qui était sous-exploité et qui ne peut que se développer. En effet, nos canaux et nos fleuves ne seront jamais aussi encombrés que les autoroutes ! 

Que diriez-vous à un jeune intéressé par le métier de batelier? 

Fonce ! Etudie, passe tes examens, apprends les langues, acquiers un maximum d’expérience afin d’être le meilleur et de faire partie du monde de la navigation intérieure.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.