Roger Sonville, Artiste peintre

Qui pense à Roger SOMVILLE songe immédiatement à ses fresques murales à la station de métro Hankar ou à Louvain-La-Neuve. Ces œuvres lui ont valu beaucoup de reconnaissance et... quelques critiques. Il n'est pas facile aujourd'hui d'être un peintre contestataire et de donner un sens, idéologique de surcroît, à ses œuvres. Pourtant, même lors des débuts difficiles, Roger Somville a tenu bon. Et il peut désormais revendiquer ce titre rare de peintre de talent.

Quelle formation avez-vous suivie ?

J'ai suivi toute la filière à L'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles avant d'entrer à l’École de La Cambre où j'ai suivi les cours de décoration et d'architecture intérieure. En fait, ma mère voulait que j'ai un "véritable" métier parce que nous étions d'une famille assez pauvre. Elle croyait en la décoration intérieure..., et bien lui en prit puisque j'ai rencontré à La Cambre Monsieur Counhaye, professeur de peinture monumentale. Cet homme d'une culture prodigieuse m'apporta énormément de choses. J'ai eu la chance de travailler un an dans son atelier, ce qui contribua aussi à me former.

Cela fut pour vous le véritable déclic ?

Ce fut un déclic en tout cas. Je suis d'ailleurs persuadé que l'histoire de l'art ressortira le nom de Counhaye tant ce peintre a réalisé des œuvres majestueuses. Ces années, de 1943 à 1946, m'ont profondément marqué. C'est également à cette époque que j'ai rencontré mon épouse qui, par son soutien, joua un rôle important dans ma carrière. Sinon, je dessinais depuis mon enfance. C'était une tradition familiale en quelque sorte. Je venais d'un milieu d'artisans ouvriers. Mon père travaillait les décors dans le bois. Mon oncle était typographe. Tout cela a joué un rôle dans ma vocation.

Comment s'est ensuite passé le début de votre carrière d'artiste ?

Mon premier travail important a eu lieu à Tournai. Avec Deltour et Dubrunfaux, nous avons rénové la tapisserie à Tournai. Plus de 300 mètres carrés ont été rénovés ou recréés et se trouvent dans diverses ambassades belges. Ces amis et moi avons alors créé le groupe "Force Murale". A la sortie de la guerre, nous étions pleins d'optimisme. Nous étions persuadés que la société allait se démocratiser et nourrir de grands projets d'art public. Mais la politique n'a guère emboîté le pas. J'ai alors été sauvé par l'enseignement. J'ai trouvé une place de professeur à l'Académie de Watermael-Boitsfort dont je suis ensuite devenu directeur.

Cela signifie-t-il que vos peintures ne suffisaient pas pour vivre ?

Au début, non! Je faisais œuvre de volontarisme. J'étais un jeune peintre à peine sorti de l'école et je prenais résolument position contre les modes de l'époque qui glorifiaient le surréalisme ou le non-figuratif. On risquait donc peu de m'appeler pour créer cet art public dont je rêvais. J'étais sans doute trop contestataire avec mon attitude réaliste. Quant à mes peintures de chevalet, elles ne se vendaient guère non plus puisque j'étais inconnu et... très mauvais commerçant!

C'est vraiment l'enseignement qui m'a sauvé. J'ai démarré avec 30 élèves à Watermael. Pour ma dernière année, ils étaient près de 1.000. Parallèlement, j'ai commencé à vendre des dessins ou des tableaux. J'ai aussi été appelé pour des peintures murales à Hankar, au Palais de Justice, à Louvain-La- Neuve et dans les écoles.

Avez-vous rencontré d'autres difficultés au cours de votre carrière ?

Non, mes seuls véritables problèmes se résumaient dans cette difficulté à percer au sein d'un art public qui refuse les œuvres avec signification. Pourtant, qu'on le veuille ou non, les grands moments en histoire de l'art sont les moments de sens (les temples grecs, les cathédrales gothiques) ou de non-sens (œuvres nées de la boucherie de la guerre)... Mais ce qui se trouve "hors-sens" ne fera jamais office d'art. Et c'est hélas ce que nous vivons en ce moment.

Vous êtes pessimiste sur notre époque ?

Non, je suis lucide, tout simplement. Je serais même plutôt optimiste car au-delà de tous les discours, il y a le jugement de l'histoire. Les modes et l'argent s'effacent. Ne restent que les œuvres. Et là, l'histoire ne pardonnera pas. L'art contemporain se prendra une tripotée.

Quel est pour vous le cheminement d'une création ?

Tout dépend évidemment de l’œuvre. Créer une peinture murale demande un travail très spécifique, d'autant plus spécifique que l’œuvre est collective. Il faut mener à bien un projet. Il faut aussi ' utiliser un matériel inhabituel pour un artiste-peintre comme un échafaudage ou du matériel de projection. Mais que ce soit pour des fresques ou pour du chevalet, j'aime partir du dessin.

J'aime faire des croquis, des esquisses. J'ai d'ailleurs récemment exposé tous mes dessins tant ceux-ci me semblent fondamentaux. Je pense qu'il faut partir de la réalité, puis inventer. Je vous rapporte le mot de Leonardo da Vinci: "La peinture est mentale ". Il n'avait pas tort. La peinture se trouve dans l'esprit du peintre. On a le sens de la grandeur ou on ne l'a pas.

Le don est donc essentiel ? Plus que le travail ?

Il faut un minimum de talent, c'est évident. Tout le monde peut chanter mais tout le monde ne s'appellera pas Léo Ferré. Le talent représente une gamme de qualités très vastes, allant jusqu'au génie. Je me demande si, en peinture, le dernier génie ne serait pas Goya. Vous voyez, cela remonte loin. Maintenant, quel que soit le talent d'un peintre, il apprend toujours chez les autres. Rubens s'est inspiré du Caravage, du Tintoret. Avec des influences diverses, il a fait du Rubens; il a fait du génie. Au-delà du talent, chaque peintre doit dès lors songer à se former. Il y a de très bons peintres autodidactes. Ils ne seront jamais les plus grands.

Les artistes ne peuvent pas non plus se fiers à leurs seules qualités. Il n'y a pas de secrets, encore moins de miracles. Il faut beaucoup travailler. Personnellement, je travaille entre 12 et 14 heures par jour, parfois un peu plus, parfois un peu moins. Et tout ça pour être Roger Somville. Parce qu'il ne sert à rien de se prendre pour ce qu'on n'est pas. Le Larousse recense peut-être 10.000 génies contemporains... En fait, il n'y en a pas un seul! Il existe peu de Rubens ou de Michel-Ange. Rentrer dans l'histoire comme un bon peintre, comme un peintre de talent, c'est déjà un miracle!

Quels sont pour vous les avantages liés à votre "profession" de peintre ?

Qu'y a-t-il de plus fantastique qu'une vie d'artiste ? Créer donne de l'équilibre. C'est intéressant: passionnant de bout en bout. En étant peintre, je ne me suis jamais ennuyé! Pourquoi croyez-vous que la plupart des fonctionnaires sont aigris ? Parce qu'ils s'ennuient à longueur de journée, non ?

Existe-t-il une voie à suivre pour le jeune peintre qui veut se faire connaître?

Pour un peintre qui ne se trouve pas dans la ligne ou qui ne manipule pas l'art du commerce, la seule voie d'accès au succès reste la ténacité. Enfin de compte, si j'ai pu vivre correctement de mes peintures, c'est parce que personne n'a jamais pu m'enterrer. Je recueille aujourd'hui les fruits de mon obstination.

Je conseille aussi aux jeunes « d'habiter leurs peintures ». Autrement dit: de faire un art authentique! Suivre la mode ne donne que des satisfactions momentanées et illusoires. Il faut trouver la peinture qui se trouve en soi. Elie Faure, le grand critique d'art, a un jour placé ce mot sur Rembrandt: "Un jour, il perdit sa femme, ses amis, sa fortune parce qu'il trouva quelque chose sur sa palette qui n'appartenait qu'à lui."

Ceci dit, il serait ridicule d'étendre cette idée romantique bourgeoise et totalement fausse qu'un grand peintre doit créer dans la misère. Beaucoup de peintres doués ont très bien vécu et vivront encore très bien... Heureusement!

Interview mise à jour en janvier 2006 mais extraite du guide siep "Les Métiers de l'Art" publié en 1996.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.