Roseline d’Oreye,
Art-thérapeute et illustratrice

Interview réalisée en mai 2013

Comment définiriez-vous votre activité d’art-thérapeute ?


Pour moi, la grande spécificité de l’art-thérapie, c’est qu’on utilise les outils artistiques au service de l’expression des émotions, de la libération de blocages physiques et donc émotionnels (corps et émotions étant liés). Dans la façon dont je pratique, l’art-thérapie c’est utiliser plusieurs outils « les uns à la suite des autres » (la musique, par exemple les percussions, le dessin libre, le dessin les yeux fermés, le mouvement, la danse, etc.) pour permettre à l’énergie du corps de mieux circuler.

Dans ma perception des choses, l’activité d’art-thérapeute est au service du développement personnel. A l’origine de l’art-thérapie, on s’est rendu compte que les « fous » avaient le droit de faire de l’art aussi. On est donc parti sur cette base-là et on y est encore beaucoup. C’est-à-dire qu’on se dit que l’art-thérapie peut être utile uniquement aux personnes qui ont des grosses problématiques physiques ou psychologiques. Mais moi, dans la manière dont je l’utilise, ce n’est pas à ce niveau-là. C’est justement pour tout un chacun qui en a marre des thérapies verbales, qui en marre des thérapies analytiques, etc., qui a besoin de quelque chose de plus vivant, qui implique le corps, où on lâche prise. C’est tout à fait possible aussi.

Comment votre travail se déroule concrètement ?


Concrètement, je reçois en individuel. Faire des groupes fait partie de mes projets.

Je définis des temps de séance différents en fonction des besoins. Les enfants ont souvent besoin de moins de temps, des personnes sont plus lentes… J’ai donc des tarifs et horaires différents en fonction de la durée des séances qu’on change à chaque fois par rapport au travail. Je ne dis pas « On s’engage sur autant de rendez-vous ». J’essaie de suivre vraiment le mouvement de la thérapie.

Quel a été votre parcours? 


Je suis illustratrice de formation. Je continue d’ailleurs mon activité d’illustratrice parce que, pour moi, c’est vraiment important, surtout en tant qu’art-thérapeute, de continuer à avoir sa propre créativité. Sinon on peut « mourir » intérieurement. C’est vraiment important de se nourrir. 

Je suis donc illustratrice. Et puis j’ai travaillé pendant sept ans dans l’enseignement. J’ai un diplôme de pédagogie.

Très vite, après l’illustration, j’ai commencé par faire plusieurs formations en art-thérapie. J’ai beaucoup cherché parce que j’étais très frustrée au niveau de ce que je trouvais. J’ai fait l’IRAME et l’école Louis de Berquin qui sont en Belgique. L’école Louis de Berquin est fermée à présent. Mais je ne trouvais jamais ce que je cherchais et j’ai découvert la méthode Nicole Weil. Nicole Weil est une Française d’Alsace. Elle propose une méthode où il y a une véritable transformation physique et émotionnelle. Parce que souvent, je trouvais qu’on restait un peu à un niveau superficiel dans les formations où on fait des biais créatifs à vocation thérapeutique mais où on n’est pas dans le thérapeutique. Les transformations sont lentes. Tandis que dans la formation que Nicole Weil a mise au point, c’est beaucoup plus direct. 

Il existe aussi beaucoup de formations intéressantes au Canada.

Quels sont les savoirs faire et les savoirs être attendus dans cette pratique ?


En ce qui concerne les savoirs faire, je pense que c’est vraiment important de maîtriser un outil artistique, quel qu’il soit. Sinon on risque de manquer de confiance en soi. Ça veut dire être vraiment à l’aise avec les outils qu’on propose. Que ça coule de source. Donc je trouve que c’est important d’avoir une formation artistique à la base. C’est personnel ce que je dis, je ne peux pas dire que c’est le même argument pour tout le monde. Ou alors éventuellement une formation dans le social. Mais, quand même, bien maîtriser un outil artistique. 

Je pense qu’il faut énormément de qualité d’empathie, être capable de sentir l’autre.

Je parle par rapport au travail que je fais. Je pense que travailler en individuel ou en institution c’est encore différent. Mais il faut avoir fait un travail sur soi. Il faut savoir où on en est par rapport à ses limites personnelles, ses limites psychologiques, ses blessures, par rapport à son terrain de base. Pour savoir ce à quoi il faut être vigilant et ne pas se laisser embarquer par les problématiques des patients qui révèlent des trucs lourds chez nous. Ça révèle toujours. Mais il faut pouvoir les assumer. Il faut pouvoir agir en connaissance de cause.

Aimer l’autre. Je pense que c’est vraiment important.

Et je pense qu’une compétence qui n’est pas assez nommée, c’est savoir mettre ses limites. Je pense que dans « art » et « thérapeute », ce sont d’office des personnes super sensibles. C’est donc vraiment important de pouvoir mettre ses limites. Ne pas se laisser embarquer par la problématique de l’autre.

Et puis, il faut pouvoir être un contenant. Il faut pouvoir être au clair avec ses limites pour pouvoir contenir toutes les expressions émotionnelles qui peuvent jaillir chez les uns et les autres et ne pas se laisser impressionner. C’est vraiment important de trouver son axe.

Est-ce difficile de se faire connaître auprès des patients ?


Je trouve que c’est difficile. Parce que c’est une thérapie qui n’est pas encore du tout connue ni reconnue. Comme les métiers artistiques d’ailleurs. C’est encore fort laissé « à côté ». De moins en moins. Mais c’est encore trop irrationnel donc inintéressant. Et puis surtout, je pense que les gens ne savent pas ce que ça représente. C’est très difficile à définir l’art-thérapie. Parce que d’une personne à l’autre ça peut être très différent. Et puis on distingue musicothérapie, théâtrothérapie, etc., alors que pour moi ça forme un tout. C’est dommage de les scinder tellement. L’esprit analytique a besoin de tout comprendre et de tout séparer. Mais pour moi ça forme un tout. Et que c’est chouette de pouvoir varier ! Parce que souvent, un artiste, quand il a des compétences dans un art, il en a dans d’autres. C’est donc important de pouvoir englober tout ça.

Ce n’est donc pas évident. Mais je pense que c’est un peu pour tous les métiers de ce genre-là. C’est progressif.

Qu’est-ce qui est le plus difficile dans le métier d’art-thérapeute ?


Pour moi, c’est être juste. Cela implique se sentir prêt. Il faut vraiment se sentir prêt pour pouvoir le faire. Ne pas vouloir se guérir soi-même en exerçant ce métier. Même si évidemment ça fait des reflets. Mais il faut pouvoir gérer soi-même et essayer que ça ne prenne pas trop d’importance dans le travail de l’autre. Se sentir suffisamment bien avec soi-même pour être capable de donner le meilleur de soi à l’autre. Si soi-même on n’est pas bien, ça ne marche pas selon moi. Je pense que c’est vrai pour beaucoup de thérapies. Je trouve que ça c’est le plus difficile parce que je vois que beaucoup de jeunes ont envie de se lancer dans l’art-thérapie, et c’est très bien, mais il faut être prêt aussi à le faire. Je crois que les choses se font progressivement, mais il faut être conscient de ça.

Quels sont les avantages et points positifs du métier ?


Ce que j’adore c’est que c’est vraiment super complet. C’est créatif, on utilise le corps, l’autre va mieux, on peut se remettre en question… En fait, ce que j’adore dans ce métier, c’est qu’on fait revenir la vie. Et qu’on se concentre là-dessus. On est d’accord d’affronter des choses difficiles parce qu’on sait qu’il y a la vie derrière. C’est aller rechercher ça que je trouve vraiment super. Et puis, ce côté créatif offre un champ de liberté beaucoup plus grand, en tous cas pour moi, que je trouve vraiment génial. On n’est pas dans des schémas. On n’est pas dans « si je fais ça plus ça, j’ai tel résultat ». Franchement, parfois c’est difficile. Parce que c’est aussi de l’expérimentation, c’est du lâcher-prise soi-même. C’est se demander ce qu’on sent, comment on peut agir. C’est soi-même y voir clair. Ça c’est une exigence aussi. Parce qu’on n’est pas dans « a + b = ab ».

Que conseilleriez-vous à un jeune qui désire se lancer dans la profession ?


Ecouter son intuition.
Je pense que s’il a envie de se lancer dans la profession, il faut qu’il le fasse. 

J’aurais tendance à dire qu’il faut se sentir suffisamment nourri soi-même et suffisamment riche soi-même pour savoir qu’on peut y aller. Essayer d’être le plus possible en contact avec ses propres désirs. Et savoir ce qui motive son désir. Si c’est un besoin de reconnaissance, si c’est un besoin de s’exprimer lui-même... Il faut être au clair avec ça. Sinon on n’est pas au service du patient, on est au service de soi.

Donc je dirais chercher jusqu’à ce qu’il sente qu’il est bien là où il est.

Une anecdote ou un souvenir à partager ?


Plutôt une observation. C’est fou quand moi je lâche prise intérieurement, ça lâche prise complètement. 

On est très fort en interaction avec le patient. Mais je sens à quel point c’est important. C’est pour ça que je dis qu’il faut être au clair avec soi-même. Il ne faut vraiment pas vouloir maîtriser. C’est ça qui est difficile en fait.

J’ai déjà observé plusieurs fois, quand je me dis « je me laisse faire par ce qui est», quelque chose se développe. 

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.