Sabine Jeanjot et Hugues Cuvelier,
Ambulanciers

Interview réalisée en septembre 2016

Sabine Jeanjot et Hugues Cuvelier sont ambulanciers en Transport Médico-Sanitaire et secouristes-ambulanciers en Aide Médicale Urgente. Ils sont également administrateurs-gérants de Save My Life.

Racontez-nous votre parcours professionnel…

Sabine : diplômée secrétaire de direction, j’ai exercé le métier durant 15 ans. Tout d’abord dans une entreprise de construction, ensuite en milieu hospitalier et dans un fonds de pension pour médecins. J’ai ensuite réorienté ma carrière et j’ai suivi une formation de conseillère en prévention. Métier que j’ai exercé durant 6 ans avant de me décider à faire de ma passion mon métier. Ma route a croisé celle de Hugues lors de gardes sur ambulance ; et ensemble, nous avons saisi l’instant pour poser les premières briques de notre projet/rêve : fonder notre entreprise où qualité et professionnalisme sont les maîtres mots, vivre de notre passion au quotidien. J’ai la chance aujourd’hui de faire chaque jour de mon rêve une réalité.

Hugues : diplômé dessinateur en construction, j’ai travaillé 6 mois dans un bureau d’études pour la réalisation de lotissements et de voiries. Très vite, je me suis lassé de ce métier et j’ai eu envie d’allier métier et passion pour le secteur médical. J’ai dès lors eu la possibilité d’être engagé au sein d’un hôpital comme « garde urgences ». Lorsque j’ai fondé Save My Life avec Sabine, j’ai tout d’abord poursuivi mon temps plein à l’hôpital en cumulant les deux fonctions (dirigeant d’entreprise et salarié garde urgences). Lorsque l’évolution de Save My Life est devenue trop importante pour ce cumul, j’ai décidé de commun accord avec mes associés de prendre un peu de recul. J’ai renoncé à mon statut de dirigeant durant environ 2 ans (mais toujours en collaborant avec mes associés). Finalement, « le cœur ayant ses raisons », j’en suis revenu à mes « premières amours ». J’ai quitté l’hôpital et j’ai réintégré ma fonction de dirigeant de Save My Life à temps plein. 

Qu’est-ce qui vous a attiré dans le métier d’ambulancier ?

Sabine : lorsque ma fille avait 2 ans, j’ai suivi un cours de secourisme afin de pouvoir réagir en cas de souci. J’ai directement accroché avec le milieu des secours. C’est ainsi que j’ai intégré un service de secours et que j’ai commencé à me former de plus en plus. Je suis devenue responsable d’équipe, je me suis formée pour réagir aux situations d’urgence et j’ai passé mes brevets d’ambulancière (TMS et AMU). Ce que j’aime le plus ? Les jours se suivent et ne se ressemblent jamais. La routine n’existe pas. Faire le vide pour se concentrer uniquement sur son patient. Veiller sur lui, gérer les urgences vitales éventuelles, toujours creuser pour essayer de comprendre ce qu’il se passe, poser des questions et se former encore pour m’améliorer constamment. Vivre des aventures humaines  extraordinaires, tant lors de missions avec les collègues que de faire des rencontres exceptionnelles avec des patients qui nous touchent. Un métier humain qui nécessite à la fois patience, écoute et réactivité. Passer du calme à la tempête, devoir réfléchir vite mais bien. Action/réaction… mais en douceur et toujours selon la situation.

Hugues : mon père était pompier et j’ai toujours été émerveillé par ses histoires lorsqu’il me racontait ses interventions. J’avais des étoiles dans les yeux et je rêvais de devenir comme lui. Lorsque j’avais 15 ans, mon père a été victime d’un grave accident de la route. Cela a provoqué mon désir de pouvoir aider toute personne en danger vital.  Et ce qu’il s’agisse d’un enfant, d’un adulte ou d’une personne âgée. Je voulais moi aussi pouvoir réagir et prodiguer les soins utiles. J’ai tout d’abord passé mon brevet de secouriste pour me rendre compte que je « mordais à l’hameçon » et pour ma part, ma route était déjà toute tracée : « vis ma vie en tant qu’ambulancier ». J’ai tout naturellement poursuivi ma formation et j’ai passé mes brevets d’ambulancier (TMS et AMU). Comme Sabine, j’aime ce mélange « d’action/réaction », d’imprévus, d’absence de routine. J’aime veiller sur un patient, gérer les urgences vitales ; j’aime creuser pour essayer de comprendre ce qu’il se passe, poser des questions et poursuivre ma formation. J’aime les aventures humaines extraordinaires que ce métier m’apporte. J’aime décortiquer chaque situation pour apporter la meilleure aide et poser les bons gestes, qui vont permettre au patient d’être transféré d’un endroit à l’autre dans les meilleures conditions, ou à une victime de bénéficier des gestes d’urgence de qualité pour mieux s’en rétablir. Ces points communs, cette passion commune qui nous fait vibrer, expliquent le fait que nous nous entendons si bien Sabine et moi, malgré la différence d’âge.

Vous travaillez comme ambulanciers en Transport Médico-Sanitaire mais aussi en Aide Médicale Urgente. Concrètement, qu’est-ce qui distingue ces deux approches ?

L’aide médicale urgente (AMU) vise essentiellement l’urgence. Des appels avec besoin d’une ambulance immédiatement voire avec soutien médical (envoi d’un SMUR). L’urgence voie publique ou privée est dirigée vers le service d’urgences le plus proche pour stabilisation. L’aide médicale urgente porte donc bien son nom : elle vise « l’urgence », qu’elle soit vitale ou psychologique. Ici on parle de victime et non pas de patient.

Le transport médico-sanitaire (TMS) vise une approche plus directe avec le patient. Il s’agit principalement de transporter des patients stables ou stabilisés vers un centre de revalidation, un autre hôpital ou une maison de repos. Ce peut être aussi un retour à domicile avec nécessité d’une surveillance durant le trajet, voire même d’actes techniques à poser ou une aide à la manutention. C’est un métier d’approche sociale où le respect du patient prime, où on peut se permettre de viser d’abord le confort du patient et un contact plus « posé » avec lui. 

Mais le transport médico-sanitaire vise aussi les urgences contrôlées à domicile (c’est-à-dire pas d’urgence vitale et pas de besoin d’une ambulance immédiatement mais dans un délai raisonnable). Dans ce cadre, les ambulanciers ne doivent généralement pas agir dans l’urgence mais peuvent une fois de plus viser une approche plus ciblée. Le patient peut choisir son hôpital de destination. Le transport médico-sanitaire est donc plus varié car il allie le social avec l’urgence contrôlée.

Quels sont les autres professionnels avec lesquels vous travaillez ?

Aide-soignants, infirmiers, médecins (traitants ou hospitaliers), pompiers, kinés, et tous les professionnels du secteur médical (techniciens en radiologie, etc.).

Selon vous, quels sont les avantages et inconvénients du métier d’ambulancier ?

Les inconvénients sont les horaires imprévisibles, de nuit comme de jour, weekend et jours fériés, quelle que soit la météo. Le travail est physique et parfois lourd psychologiquement. Le métier est non reconnu et à bas salaire, pas spécialement adapté aux risques et aux horaires du métier.

Du côté des avantages, le métier est varié, imprévisible, riche en contacts humains, valorisant et implique des responsabilités. Et quand on sauve une vie ou que notre intervention a un impact vital sur notre patient, cela procure un sentiment enrichissant indescriptible.

D’après vous, quelles sont les qualités requises pour exercer ce métier ?

Empathie, sociabilité, esprit d’analyse, gestion du stress et des émotions, capacité à réagir et à travailler en équipe. Il faut être malléable, bosseur, avoir une conscience professionnelle accrue, une capacité à respecter le secret professionnel et à s’adapter aux diverses situations rencontrées. Un bon ambulancier doit pouvoir communiquer facilement par tous les canaux possibles : trouver les bons mots avec les patients et leurs proches, savoir rester calme et posé tout en apaisant les tensions mais aussi pouvoir communiquer les infos utiles avec son collègue, et ce tant par la voie orale que par la gestuelle ou le regard.

Dans votre métier, vous êtes parfois confrontés à des situations particulièrement difficiles. Comment faites-vous pour gérer ces interventions qui vous touchent ?

On en parle beaucoup avec son binôme et les différents intervenants dans la mission. On en parle aussi énormément avec les collègues et autres professionnels du secteur que l’on fréquente au quotidien. On évacue par la parole et on essaie chaque jour de rester « un pied dedans, un pied dehors », c’est-à-dire de ne pas s’accrocher, de faire notre job et d’oublier, de passer à autre chose. Le dialogue et le fait d’extérioriser autant de fois que nécessaire le ressenti et les émotions est le meilleur antidote pour gérer les missions difficiles. Se remettre en question, revivre l’intervention de A à Z en cherchant comment s’améliorer pour l’avenir si cette situation devait se représenter. Ne jamais entrer en contact direct avec les patients ou les proches (exemple : ne jamais prendre un proche d’un patient dans ses bras pour le réconforter). En gros… ne jamais « franchir la ligne », ne pas laisser parler ses émotions et rester professionnel en toutes circonstances.

Quels sont vos horaires de travail ?

24h/24 – 7jrs/7… des gardes de 12 heures et parfois sans pause et ce toujours de façon imprévisible. Les horaires changent souvent, les heures supplémentaires sont fréquentes. Un ambulancier sait quand il commence mais jamais quand il termine.

Auriez-vous une anecdote à raconter (une intervention qui vous a marqué, qui a été source de satisfaction…) ?

Un jour alors que nous étions tous les deux en garde d’aide médicale urgente, nous venions de terminer 24 heures de garde et nous étions en train de discuter avec la relève quand un appel est entré : intervention pour un « piéton – voiture » à côté de la caserne. Nos collègues sont partis et nous les avons rejoints en véhicule civil pour récupérer nos affaires qui étaient dans l’ambulance. A notre arrivée, nous avons porté main forte à nos collègues. Un papa et sa petite fille de 5 ans avaient été violemment percutés par une voiture. Le papa était grièvement blessé. La petite fille était en arrêt cardio-respiratoire. Nous n’étions pas de trop…

Hugues est parti aider un collègue pour stabiliser le papa. Sabine et l’autre collègue ont entamé une réanimation sur la petite fille. Hugues est ensuite venu la rejoindre. Durant plus d’une heure, nous nous sommes relayés pour pratiquer le massage cardiaque et la ventilation pendant que l’équipe médicale procédait aux gestes médicaux (intubation, voie veineuse, drain, etc.). Nous avons pu compter sur le soutien des pompiers pour nous fournir la logistique (éclairage, balisage, etc.).

A plusieurs reprises, nous avons senti son petit cœur reprendre faiblement un battement. Lorsque nous sommes – enfin – parvenus à retrouver un rythme cardiaque suffisant, la petite fut transférée aux soins intensifs mais malheureusement les dégâts neurologiques étaient trop importants et la petite a dû être « débranchée » 48 heures plus tard. La tentation d’assister à son enterrement fut forte, mais nous y avons renoncé. Durant plusieurs jours, nous nous sommes contactés des dizaines de fois par jour (tous les 4, soit Sabine, Hugues et nos 2 autres collègues). Cette petite fille restera dans nos mémoires mais nous avons pu faire la part des choses et partir de cette intervention pour chaque jour trouver encore plus de motivation à exercer notre métier.

Nous sommes tous les deux intervenus pour un transfert inter-hospitalier d’un petit patient de 6 mois. Nous avons passé quasi une journée avec lui et nous n’oublierons jamais son sourire. Ce petit patient, du haut de ses 6 mois, avait déjà subi des violences parentales sévères. Il venait d’être hospitalisé depuis un mois pour traumatisme crânien important – et ce n’était pas le premier. Ce petit bonhomme était transféré à l’étranger et était écarté de son cercle parental. Dur d’imaginer que l’on puisse ainsi violenter un petit bout’chou si souriant… l’éclat de son regard et ses sourires nous ont marqués à jamais.

Un dernier mot ?

Nous avons tenu à répondre à ce questionnaire ensemble, car le métier d’ambulancier est un travail d’équipe et que nous formons un binôme, une « équipe qui gagne » depuis de nombreuses années. Un mot, un regard, un geste, on se comprend et on agit. Nous sommes complémentaires sur le terrain. Il nous était inimaginable de répondre séparément à ce questionnaire qui reflète notre passion commune pour ce métier magnifique et si enrichissant.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.