Samuel Rondia et Médéric Mélard,
Techniciens au laboratoire d’électromécanique de la Faculté des Sciences à l’ULg

Interview réalisée en février 2017

Quel est selon vous le rôle d’un technicien de recherche en physique ?

Samuel Rondia (SR) : On fabrique ce dont les chercheurs ont besoin pour réaliser leurs expériences. Notre première mission consiste à comprendre ce qu’ils veulent faire.

Médéric Mélard (MM) : On réalise des instruments de tests et de mesure pour les chercheurs, les doctorants, les professeurs, parfois les étudiants. Sur base de leurs idées de départ, on conçoit les instruments. Par exemple, ils nous expliquent devoir mesurer une température, mais ne précisent pas avec quelle technologie. Nous leur posons beaucoup de questions (quelle gamme de température, pour quoi faire) et nous choisissons le type de capteurs et de matériaux que nous allons utiliser. On ne réalise pas toujours ce qu’ils nous demandent au premier abord car parfois, après en avoir parlé avec eux, on se rend compte que l’instrument dont ils ont besoin existe déjà et qu’on peut l’acheter au lieu de le fabriquer nous-mêmes.

SR : Cela se produit surtout avec de jeunes chercheurs ou de jeunes doctorants qui débutent. Quelqu’un de plus expérimenté sait en général précisément ce dont il a besoin.

MM : Notre travail couvre un peu tout le domaine technique ; mécanique, soudure, ferronnerie, informatique, électricité industrielle, électronique, etc.

SR : C’est très vaste, on peut être amenés à faire de l’usinage de précision comme des pièces pour l’aéronautique, de la tôlerie, de l’électricité ou de l’électronique de pointe. Les domaines d’applications sont larges, on peut travailler aussi bien avec des matériaux synthétiques, comme le plastique, qu’avec des matériaux plus traditionnels.

MM : Nous conseillons les chercheurs sur les matériaux qu’ils doivent utiliser. Par exemple, si un chimiste nous demande de réaliser une table, on sait qu’il faut utiliser un certain type d’inox qui n’est pas attaqué par les acides.

Quel est votre parcours scolaire et professionnel ?

MM : J’ai fait des études secondaires techniques de qualification en électromécanique puis en électronique. Ensuite, j’ai poursuivi par un graduat en électronique orientée télécommunications. Durant mes études, j’ai travaillé en soirée dans beaucoup de domaines différents ce qui m’a permis de développer les qualités de bricoleur et la débrouillardise indispensables à mon métier actuel. Ici, nous engageons souvent les techniciens directement à la sortie de leurs études afin qu’ils ne soient pas trop formatés par le monde de l’industrie, car ils vont être amenés à faire de tout. J’ai effectué mon stage de dernière année à l’ULg et j’ai été engagé après l’obtention de mon diplôme.

SR : J’ai effectué mes études secondaires dans l’option mécanique usinage. C’est un métier de plus en plus rare. J’ai été embauché dans une entreprise de la région spécialisée en mécanique de précision, Britte. J’ai ensuite travaillé au sein d’autres entreprises d’usinage, pendant un peu moins d’une dizaine d’années. L’ancien responsable du laboratoire de l’ULg me connaissait et m’a proposé mon poste actuel. Dans ma fonction aujourd’hui, il y a toujours de l’usinage, de la mécanique mais aussi de la soudure, de la programmation de machines à commandes numériques, etc. J’ai dû apprendre beaucoup de choses sur le tas, j’ai aussi suivi des cours du soir en soudure. Je me perfectionne en travaillant et bricolant de mon côté. Il faut être curieux et s’intéresser à tous les aspects techniques et technologiques, y compris l’électronique que j’apprends au contact de Médéric. Sans cette curiosité et cette envie, on n’évolue pas. Il m’arrive parfois de sortir des sentiers battus pour certains projets de recherche et de faire de la menuiserie (panneaux, boîtes), de la tôlerie ou de la plasturgie (matériaux plastiques).

MM : Il ne faut pas que nous restions figés dans la fonction pour laquelle nos études nous ont préparés. Je ne peux pas me dire : je suis électronicien, je ne ferai que de l’électronique. Je fais aussi de l’électricité, de la programmation, etc.

Quels sont les éléments qui vous ont motivés à faire ces études et ce métier ?

SR : Depuis toujours, j’aime la mécanique. Mon père et mon grand-père étaient mécaniciens. J’avais le choix entre la mécanique automobile et la mécanique industrielle. J’ai préféré la mécanique industrielle qui est selon moi plus propre et plus précise. La mécanique automobile consiste principalement en du montage et du démontage, tandis qu’en usinage, on réalise des pièces. Cependant, je n’aurais pas pu être usineur toute ma vie, car le métier dans l’industrie est fort répétitif. Il y a une pression sur les rendements, la rentabilité qu’on ne retrouve pas à la même échelle dans le monde de la recherche et ici, j’ai beaucoup plus de liberté pour concevoir et dessiner moi-même les pièces à usiner. Dans le privé, il y a aussi énormément de compétition entre les travailleurs et c’est un élément qui ne me plaisait pas.

MM : J’ai choisi des études techniques dès le départ. Beaucoup de jeunes suivent des études générales sans en avoir envie à cause des pressions familiales pour leur offrir un champ d’action plus étendu. J’aimais tellement bricoler que je ne pouvais pas concevoir de passer une semaine sans toucher à la matière et aux machines. Durant les premières années j’ai pu expérimenter la maçonnerie, la mécanique, l’électricité et le travail du bois. Mon choix s’est porté sur l’électromécanique. Par la suite, je me suis rendu compte que l’électricité industrielle était fort répétitive et que l’électronique m’apporterait davantage d’amusement, le champ d’action me semblait plus vaste. En soirée, je faisais de l’informatique, car de nos jours électronique et informatique sont indissociables. Lors de mon stage, j’ai découvert la liberté de créer qu’offrait ce poste de technicien de recherche car je peux choisir comment je vais résoudre les problèmes qu’on me pose, moyennant certaines contraintes budgétaires. On a le temps et on prend le temps de développer de nouvelles techniques.

Quelles sont les autres facettes de votre fonction ?

MM : Nous réalisons la maintenance de tout ce que nous avons fabriqué et des autres équipements du laboratoire. On nous demande aussi de dépanner du matériel scientifique et parfois des équipements immobiliers, parce que nous possédons les outils nécessaires pour fabriquer des pièces uniques qu’on ne trouve pas/plus dans le commerce. Mais la plus grande partie de notre travail est destinée à la recherche. À force de devoir fabriquer du matériel compatible avec certains logiciels utilisés par les laborantins, on nous appelle parfois aussi pour du dépannage logiciel.

SR : Nous adaptons nous-mêmes notre lieu de travail. Nous organisons les ateliers, le rangement et l’organisation, les outils et le matériel avec lesquels nous travaillons. MM : Nos salaires sont payés par l’université mais les frais de fonctionnement et le matériel sont financés par les utilisateurs, les chercheurs. L’intérêt pour eux de faire appel à nous plutôt qu’à l’extérieur est que cela leur coûte moins cher et que nous réalisons le matériel dans des délais plus courts.

SR : Ici, on regroupe tout un corps de métier en une seule personne. Techniquement et financièrement, ce serait impossible à gérer si nos employeurs devaient engager séparément à l’extérieur un soudeur, un fraiseur, un électricien, etc.

MM : Cela leur permet aussi de demander plus facilement des modifications aux pièces ou aux appareils conçus. Ceci étant dit, nous réalisons uniquement des produits à haute valeur ajoutée : on ne va pas fabriquer des produits standards qui existent déjà dans le commerce uniquement pour diminuer les coûts.

Avez-vous quelques exemples concrets de vos réalisations ?

MM : Pour l’instant je réalise un appareil à LED (électroluminescence) destiné à éclairer des fioles, avec des lumières particulières. Les fioles contiendront des algues et l’appareil doit servir à mesurer l’absorption de la lumière par les algues. Dans le commerce, on trouve des lumières LED rouges, bleues et vertes afin de les combiner pour recréer les couleurs de l’arc-en-ciel. Ici, le biologiste a besoin que chaque diode LED envoie une lumière avec une longueur d’onde particulière dans chaque algue, pas une combinaison des trois couleurs fondamentales. Donc si je dois envoyer une lumière jaune à l’algue, cela doit absolument être une lumière jaune et pas un mélange de rouge et de vert. Ce projet fait aussi intervenir de la mécanique pour la conception du boîtier dans lequel se situent les diodes. Nous avons dû réfléchir sur tous les paramètres pour la fabrication : poids, diamètre et matériaux des tubes isolant chaque fiole, etc.

SR : J’ai réalisé des pièces mécaniques pour la physique nucléaire, par exemple des pièces d’horloge atomique. Un autre projet amusant a été la construction de boîtes pour des oiseaux.

MM : C’était pour un chercheur qui voulait apprendre à des oiseaux à chanter pour des recherches sur leur système neuronal. Il avait besoin d’enregistrer les chants des oiseaux sans qu’ils s’entendent entre eux. Nous avons dû fabriquer des boîtes étanches d’un point de vue sonore. Chaque boîte ressemblait un peu à un frigo, avec un micro pour enregistrer les chants, un haut-parleur pour leur en diffuser, une caméra pour vérifier l’état de l’oiseau et de la lumière pour générer des cycles de jours et de nuits. Le choix des matériaux était très important car nous ne pouvions pas utiliser des matières qui émettent des gaz. Si on avait mis du PVC, l’oiseau ne survivait qu’une semaine car le PVC dégage un peu de chlore et les oiseaux sont très sensibles aux émanations toxiques (c’est pour cela qu’on les utilisait autrefois dans les mines). Nous avons utilisé des matériaux de cuisinistes pour qu’ils soient sains.

SR : Autre projet pour des océanographes ; la fabrication d’une cloche en inox (avec un recouvrement intérieur en Téflon) destinée à mesurer le dégagement de gaz sur la calotte glaciaire.

MM : J’ai participé à un projet qui a nécessité plusieurs aquariums. Des médecins inoculaient des maladies à des carpes, qui se soignaient automatiquement dans des eaux chaudes. Ils voulaient observer leur instinct à migrer vers ces eaux plus chaudes dans le cas de maladies spécifiques. Il y avait plusieurs aquariums dont il fallait mesurer la température et au sein desquels il fallait suivre le mouvement des carpes. J’ai aussi participé à une étude qui consistait à « stresser » des poissons en leur envoyant le son d’un prédateur. Mais un son ne se propage pas dans l’eau comme dans l’air, il a fallu trouver un haut-parleur spécifique et submersible, un appareil utilisé dans le cadre des cours d’aquagym. Nous avons aussi dû fabriquer nous-mêmes le lecteur de musique car le poisson n’a pas la même ouïe que l’homme, l’oreille du poisson n’entend pas dans les mêmes fréquences que l’homme. Un lecteur CD classique n’aurait pas fonctionné.

Êtes-vous parfois amenés à vous déplacer dans le cadre de ces projets de recherche ?

MM : Il nous arrive d’accompagner les chercheurs pour faire tourner certaines expériences. Par exemple, nous avons travaillé sur des paramètres d’accélération de centrifugeuses utilisées pour l’entraînement des astronautes ou des pilotes de chasse. Nous nous sommes rendus pour cela à l’Agence spatiale européenne (ESA) à Leyde (Pays-Bas).

SR : Nous avons conçu l’expérience avant d’aller sur place, car nous devions être sûrs de notre coup, étant donné que ces expériences coûtent très cher. Les expériences durent 20 secondes, donc il faut s’assurer que les chercheurs et techniciens ne se déplacent pas pour rien. Cependant, ces déplacements sont assez rares (moins d’une fois par an).

Dans quels locaux travaillez-vous ?

SR : En dehors de mon bureau où je reçois les gens, nous avons un très grand atelier au sous-sol qui couvre la moitié de la superficie du bâtiment du département de Physique, on y retrouve toute une série de machines. On y stocke aussi la marchandise, comme les tôles. La gestion des stocks et les commandes de marchandises font aussi partie de notre fonction. Cela nécessite d’entretenir un bon carnet d’adresses.

MM : Par ma part, j’ai aussi un petit atelier d’électronique.

Travaillez-vous toujours en équipe ?

SR : Il m’arrive parfois de travailler seul sur des pièces de pure mécanique : usinage, tôlerie, soudure.

MR : Quand je réalise un instrument, il faut toujours une boîte pour le contenir, donc il y a toujours une petite partie mécanique. En fait, sur un projet donné, il n’y a qu’un seul gestionnaire, mais qui peut être amené à impliquer ses collègues en fonction des besoins.

SR : Notre équipe est composée de six personnes, dont quatre mécaniciens, que je chapeaute.

MM : Nous sommes deux électroniciens, je m’occupe des conceptions et réalisations et l’autre, de la maintenance et du dépannage.

Développez-vous des collaborations extérieures ?

MM : Nous participons aux jurys de qualification de l’enseignement secondaire technique. En ce moment, j’accueille un stagiaire en bachelier d’électronique (le quatrième) et je vais participer aux défenses des TFE en électronique (Hautes Écoles). Nous nous inquiétons beaucoup du niveau et du manque de considération pour l’enseignement technique, de son image.

SR : Pas plus tard qu’hier, nous avons visité une entreprise de collage plastique et le chef d’atelier nous a expliqué qu’il ne trouve personne pour reprendre sa spécialité après lui. J’ai parfois l’impression que les professeurs de l’enseignement technique eux-mêmes sont démotivés.

Avez-vous une journée de travail type ?

SR : Non, les journées sont toutes assez différentes, le travail est organisé en fonction des urgences. J’organise le planning de mon équipe et c’est très variable.

MM : Trois jours par semaine, en matinée, nous accueillons les demandeurs afin de consacrer le reste du temps à la réalisation des projets. Sans cela, c’est difficile de se concentrer.

Quelle part prennent les tâches administratives dans votre travail ?

SR : Il y en a quand même beaucoup : réception des demandes, bons d’intervention, commande des matériaux, gestion quotidienne de l’atelier, appels d’offre, estimations et offres de prix (pour les financements de projets de recherche), etc. La moitié de mon travail est administrative.

Quels sont vos horaires de travail ?

SR : On travaille de 7h30 à 16h30, nous avons choisi de commencer tôt.

MM : Cela nous permet d’éviter les heures de pointe, nous arrivons avant les étudiants, les professeurs et les chercheurs.

Quels sont les aspects positifs de votre métier ?

MM : Une grande liberté, car personne ne nous impose comment on doit travailler mais cela implique aussi une extrême rigueur. Le contact avec les scientifiques est extrêmement enrichissant.

SR : On apprend de nouvelles choses tous les jours.

Et les aspects les plus négatifs ?

SR : Le manque de considération pour notre travail de la part de l’institution. On a parfois l’impression que l’université ne se rend pas compte de ce que nous faisons. Je ne parle pas ici des chercheurs et professeurs qui travaillent directement avec nous, car eux connaissent notre valeur et font preuve de reconnaissance. Le salaire est aussi plus bas que dans le privé, mais la qualité de vie est différente.

MM : Nous sommes parfois un peu frustrés, quand nous réalisons du matériel pour une recherche, de ne pas être tenus au courant du résultat de la recherche. Car nous sommes curieux de la finalité et du résultat.

Quelles qualités faut-il posséder pour exercer ce métier ?

MM : Il faut être bricoleur, débrouillard, inventif, touche-à-tout et minutieux. Quand on recrute, on regarde sur le CV ce que les postulants font après leur journée d’étude ou de travail. Quelqu’un qui est passionné de modélisme ou de bricolage est quelqu’un qui aime fabriquer des choses, qui a choisi des études techniques par goût et pas simplement parce qu’il l’a lu sur la liste des métiers en pénurie.

SR : Il faut aussi être autonome et rigoureux.

Quel conseil donnez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans ce métier ?

MM : À un jeune qui fait de l’électronique, en secondaire ou dans des études supérieures, je conseille de faire de l’informatique après-journée et aussi de bien suivre ses cours d’anglais. Dans le monde de l’électronique, pour les recherches sur Internet, c’est un gros handicap de ne pas maîtriser l’anglais. Il faut être capable de lire la documentation technique. Quand je sélectionne un stagiaire, je lui fais toujours lire un document technique en anglais devant moi. L’électronique et l’informatique nécessitent aussi d’être assez bon en mathématiques, de ne pas en avoir peur.

SR : Je conseille aux jeunes mécaniciens de poursuivre leurs études jusqu’au bout et par la suite de trouver un bon travail, sans se laisser influencer par l’argent. Dans la mécanique, il y a des métiers de simples « presse-boutons » et de vrais mécaniciens usineurs, c’est un métier beaucoup plus complet qui prend des années pour être correctement maîtrisé. Durant leurs études, je leur conseille aussi de bricoler chez eux quand ils en ont l’occasion : entretenir la voiture, démonter et remonter une mobylette, un moteur de tondeuse, etc. C’est important de voir comment les choses fonctionnent, comprendre leur mécanisme. La précision et la rigueur sont importantes, les imprimantes 3D n’ont pas la précision des mécaniciens usineurs.

Comment envisagez-vous votre avenir professionnel ?

MM : Ce serait difficile de partir, parce qu’on s’amuse bien. Si je travaillais comme électronicien dans une usine qui fabrique des lampes, je travaillerais tous les jours sur des diodes LED. Ici, je travaille un jour sur des diodes LED, un autre jour sur un moteur, un troisième jour sur la fabrication d’un capteur de mesures, etc. Il y a une grande diversité.

SR : On bénéficie d’une grande qualité de vie ici, on n’envisage pas d’aller dans le privé, même si les salaires y sont beaucoup plus élevés. Nos collègues sont sympathiques, il y a une bonne ambiance de travail.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.