Susana Rossberg, Monteuse

Interview réalisée en septembre 2013

Quel est votre parcours ? 

Vaste question.  Pour  résumer,  je suis brésilienne.  Quand j'avais 15 ans, je suis devenue orpheline et je suis allée vivre avec ma tante, aux Etats-Unis. Je suis rentrée au Brésil à 19 ans. Aux Etats-Unis, j'avais commencé à étudier la médecine, ou plutôt, selon le système américain, la préparation à la médecine, "pre-med", à l'université.  Quand je suis retournée au Brésil, j'ai commencé à étudier la psychologie le jour, et la critique théâtrale, dans une école de théâtre, le soir.
A l'époque, il y avait une dictature militaire au Brésil.  Comme la plupart des étudiants, je manifestais contre la dictature.  A un moment donné, j'ai senti que j'étais en danger, que tôt ou tard, je risquais d'être arrêtée.  C'est alors que j'ai décidé de quitter le pays, de venir en Europe, d'abord (rapidement) en Tchécoslovaquie, ensuite en Belgique.  A l'école de théâtre, au Brésil, j'avais entendu parler de l'INSAS. 

Avez-vous suivi une formation particulière pour devenir monteuse ?

J'ai étudié le métier de monteuse et de scripte à l'INSAS.

Pourquoi avoir choisi ce métier ? Le domaine du cinéma ? Qu’est-ce qui vous a attiré ?

Comme dit ci-dessus, le choix ne fut pas immédiat. Je suis passée de la médecine à la psychologie, à la critique théâtrale, et finalement au montage de films et au métier de scripte.  J'ai eu une jeunesse perturbée; c'est à cause de la dictature militaire au Brésil que je suis venue en Europe et que, finalement, j'ai atterri à l'INSAS.
Lorsque j’étudiais à l'INSAS, dans la section de mise en scène théâtrale,  j'ai rencontré des élèves qui étudiaient le montage. Je me suis aperçue que leur métier, leur savoir-faire, leur occupation m'intéressait beaucoup, que ça me conviendrait bien. J'ai demandé à changer de section, à étudier plutôt le montage.

Si on aime le cinéma au départ, travailler dans ce domaine est un peu comme une drogue. On devient un peu accro, on ne pense plus qu'à ça, on ne parle que de ça. Si on aime le cinéma au départ, ça vous accapare.  

Ma mère était sculpteuse, j'ai été élevée dans une atmosphère artistique. J'ai toujours aimé les arts plastiques, la musique, le théâtre, le cinéma.  C'était, dans un sens, logique que je me dirige vers un métier artistique.

Ce qui m'a attiré dans le montage en particulier, c’était, à l'époque, la manière de le faire. Je suis une personne solitaire; je peux passer des jours, des heures seule, à faire quelque chose. Avant l'arrivée du virtuel, on coupait et on collait, physiquement, des morceaux de film et des morceaux de son. C'était presque comme faire un collage. L'idée de passer ma vie à faire des collages pour raconter des histoires m'enchantait.

J'aimais également le métier de scripte et être sur des plateaux de tournage.  En dehors du montage, j'ai travaillé beaucoup comme scripte. J'ai aussi été assistante réalisatrice, et j'ai réalisé quelques films.  Quand on est happé par l'engrenage du cinéma, on a tendance à s'y engager à fond (même si ce n'est pas l'idéal pour la vie privée.)

En quoi consiste concrètement votre intervention sur un film ? Les différentes étapes de votre travail ?

En résumé, le travail de monteur consiste à raconter l'histoire du film avec le matériel qui a été tourné et à rythmer cette matière. En gros, les étapes sont les suivantes:
- On digitalise la matière, on la place dans l'ordinateur (à présent, on monte sur ordinateur).
- On synchronise l'image et le son direct du tournage, quand ils ne sont pas synchrones au départ.
- On prépare la matière, on la met bout-à-bout, dans l'ordre du scénario (quand il s'agit d'une fiction), des séquences. (Quand on a un assistant ou une assistante, c'est l'assistant qui se charge de ces trois premières étapes du travail.
- On visionne la matière et, dans le cas d'une fiction, on fait un choix de prises.  En fiction, une action est tournée plusieurs fois, sous plusieurs angles.  On choisit, pour chaque angulation, quelles prises on trouve les meilleures.  En documentaire, on regarde toute la matière et on prend des notes à propos de ce qu'on voit, de ce qu'on trouve intéressant.
En général cette étape se passe en présence du réalisateur (de la réalisatrice), à moins qu'il/elle soit encore en tournage.  On discute à propos des prises, on parle de comment on compte monter le film, etc. On prend pas mal de notes.
- On exécute le montage image, c'est-à-dire, on fait une proposition de comment on voit le film.  Ceci se passe en présence, ou pas, du réalisateur/de la réalisatrice.  En tout cas, le réalisateur/la réalisatrice intervient, puisqu'il s'agit de son film.
- On fait des visions, d'abord entre nous (monteur et réalisateur), ensuite pour les producteurs, puis pour un public averti (généralement composé de cinéastes), qui a l'habitude de voir des films en cours de montage.
- On discute avec les personnes qui visionnent le film, on écoute leurs remarques et on fait des corrections en fonction de celles-ci.  L'étape de visionnage et de corrections est assez longue et fondamentale.
- Une fois que le montage image, c'est-à-dire, le montage de l'image et du son direct, est terminé, on exporte la matière vers un autre outil de montage et on procède au montage son, c'est-à-dire, qu’on ajoute des effets, des ambiances, des musiques, au film.
Ceci est, bien entendu, un raccourci de ce qui se passe au montage.
Le monteur image n'est pas nécessairement le même que le monteur son.  Sur des longs métrages, très souvent, il y a un monteur image, un monteur son, un monteur des dialogues (qui nettoie les fautes et les imperfections du son direct), etc.

L'intervention du monteur peut être fondamentale ou bien moins importante.  De nos jours,  tout le monde peut avoir un outil de montage dans son ordinateur et monter de la matière qu'il aura tournée ou qu'on lui aura fournie.  Logiquement, un monteur est choisi non seulement parce qu'il sait manipuler l'outil de montage, mais surtout pour son point de vue, pour sa capacité à aider le réalisateur.  Si on est uniquement considéré comme un presse-boutons, le travail est bien moins intéressant.

Sur quels types de projets avez-vous travaillé ? 

Ici, en Belgique, on a tendance à travailler sur toute sorte de projets.  On n'est pas trop classé dans des catégories, comme en France.  Pour ma part, j'ai monté des fictions (longs et courts métrages), des documentaires, des films industriels, de la publicité…  

Quelles sont les compétences techniques à posséder ?

On doit, certainement, savoir utiliser un ordinateur et apprendre à utiliser différents systèmes de montage. Des bonnes connaissances en informatique sont un avantage.  
La technique du montage s'apprend relativement facilement, une fois qu'on sait utiliser un ordinateur. Cependant, plus importante que la technique, est une connaissance de la dramaturgie. On doit avoir un sens de comment raconter une histoire avec des images et des sons et on doit avoir un sens du rythme. Des connaissances musicales, ou un intérêt pour la musique, sont également utiles.  On doit être une personne créative et sensible, ce  qui n'est pas une technique. Il y a des choses qu'on apprend, mais il y a également des choses qu'on doit ressentir.

Est-ce un travail d’équipe ?

Certainement, même si l'équipe est plus petite qu'une équipe de tournage.  On doit s'entendre avec le réalisateur, comprendre son point de vue, se mettre sur la même longueur d'onde.  On doit s'entendre avec d'autres intervenants, et pas des moindres – les producteurs, l'assistant monteur, s’il y en a un, des techniciens du studio où l'on travaille, le bruiteur, le mixeur...  On doit être capable de dialoguer, d'expliquer. On peut avoir un certain don de persuasion, mais on doit aussi être capable d'accepter un compromis, un avis différent du sien.

Qu’est-ce que vous appréciez le plus et le moins ? Les avantages et les inconvénients du métier de monteuse ?

J'aime le processus créatif, j'aime le film que j'ai réussi à construire à partir d'une matière.  Le monteur, malgré le fait qu'il soit pratiquement inconnu du public,  apporte une grande contribution au film. Quand je le trouve réussi, j'aime bien le film qu'on a fait, que toute l'équipe, à partir du scénario, a faite. J'aime bien les rapports humains, quand ils sont bons. J'ai rencontré des gens très intéressants dans ce métier.

Depuis qu'on est passé en montage virtuel, je n'aime pas le nombre d'intervenants lors du montage.  On peut toujours faire une copie du montage en cours, et essayer de le monter autrement.  A présent, tout le monde (producteurs, distributeurs, chaînes TV qui coproduisent, distributeurs, vendeurs) intervient dans le montage, tout le monde donne son avis et on est obligés d'essayer tout ce qu'on nous propose. Il y a pas mal de stress, c'est très usant et, à la longue, le réalisateur et le monteur peuvent perdre leur point de vue, ne plus savoir ce qui est mieux pour le film.

Votre métier a-t-il beaucoup évolué au cours de votre carrière ? 

Énormément, déjà du point de vue technique.  Quand j'ai commencé, on montait en collant des bouts de pellicule. A présent, tout se passe en virtuel, sur ordinateur. On ne tourne, d'ailleurs, pratiquement plus en pellicule. Il y a également eu beaucoup de changements au niveau des effets spéciaux et du point de vue sonore.  La base – raconter et rythmer une histoire – reste la même, mais les moyens techniques ont totalement changé.

Existe-t-il une différence entre le montage en télé et au cinéma ?

La différence est surtout dans le temps de travail. A la TV, tout doit aller beaucoup plus vite.  Dépendant de l'émission, on a peu de temps de réflexion. 
Aussi, il y a un rythme TV.  On tend à découper, à tourner d'une manière différente, plus « cliché », si j'ose dire.  Aussi, les plans sont, généralement, plus serrés,  à cause de la taille de l'écran. Sans vouloir généraliser, les monteurs TV reçoivent, souvent, une matière moins intéressante à monter.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaiterait se lancer ?

C'est le conseil que je donnerais à un jeune qui se lance dans n'importe quel métier – il faut s'investir dans le métier, bien faire son travail.  Dès qu'on a un travail, ne fut-ce que comme stagiaire, il faut le faire sérieusement, à fond.  Dans ce métier, comme dans beaucoup d'autres, le bouche-à-oreille fonctionne. Quand on travaille bien, ça se sait, et on reçoit plus d'offres de travail.

Je conseillerais également au jeune de suivre une formation, de ne pas essayer de se former sur le tas. De nos jours, c'est très difficile de débuter dans ce métier quand on essaie de l'apprendre sur le tas. L'école vous donne l'occasion de vous exercer, et vous permet de faire des contacts dans la profession.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.