Thierry Delplancq,
Archiviste - vice-président de l’Association des Archivistes francophones de Belgique

Interview réalisée en décembre 2013

Quel est votre parcours scolaire, professionnel ? 

Après mes études secondaires à l’Athénée provincial de La Louvière, je suis allé à l’Université Libre de Bruxelles où j’ai obtenu une licence en histoire moderne. J’ai aussi suivi un module en gestion culturelle ainsi qu'en archivistique et une licence spéciale en histoire des religions. 

J’ai débuté ma carrière professionnelle alors que j’étais toujours étudiant, en participant à l’organisation de l'exposition de l'ULB sur l’histoire de l’immigration, La mémoire retissée. J’ai ensuite eu plusieurs emplois, notamment auprès de l'Association des Brasseurs de Lambic (constitution d'un dossier historique), au Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB) ou encore à l'ULB (indexation de témoignages d’enfants cachés). J’avais débuté une thèse mais j’ai alors eu l’opportunité de postuler à la Ville de La Louvière pour devenir archiviste. C'était le type de travail qui m'intéressait, je n'ai donc pas hésité à franchir le pas. 

En quoi consiste concrètement votre métier? 

Il s’agit pour moi d’un métier valorisant, passionnant, grâce auquel on rencontre beaucoup de monde et fait de nombreuses découvertes dans des matières diverses, si on s’implique réellement. C’est aussi un travail de récolte et de défense d’éléments matériels et immatériels qui constituent notre patrimoine commun. 

La partie essentielle du travail vise à gérer efficacement la production documentaire des services de la Ville et du CPAS. La bonne gestion des archives est synonyme d'efficacité, de transparence mais aussi de protection de la démocratie et des droits des citoyens. Par ailleurs, et paradoxalement, « bien archiver, c’est savoir bien détruire ». Il s’avère que les services administratifs produisent énormément de documents. Notre travail au quotidien a donc pour but de déterminer ce qui doit être conservé ou détruit, selon des règles bien strictes établies en collaboration avec les Archives de l’Etat et les différents services. Il s’agit donc de gérer la production, de respecter et d’élaborer des tableaux de tri, de faire le tour des services et de faire le point sur le type de document produit par chacun, etc. 

Nous sommes aussi amenés à répondre aux défis de l’évolution technologique. Car, outre la gestion papier, il y a également toute la gestion des documents numériques (numérisés ou « nés » numériques) à prendre en compte. C'est un énorme chantier pour lequel nous n'en sommes encore qu'aux balbutiements.

Quel est plus précisément votre rôle, votre fonction au sein des Archives de la Ville de la Louvière ? 

Il s’agit de coordonner et de gérer la production de documents des différents services. La Louvière présente la particularité d'avoir, dès 1977, associé Ville et CPAS dans un même service pour gérer ses archives. Depuis 2009, le service est enfin officiellement synergisé. Cela permet des économies certaines mais aussi une vision plus claire pour les deux institutions.

Nous sommes aussi amenés à répondre à des questions de responsables administratifs ou politiques dans le cadre de projets bien précis ou de gestion globale de la Ville. Notre travail consiste alors à apporter un « plus » à la compréhension de certaines choses. On peut expliquer, grâce aux archives, le pourquoi de certaines décisions, de certains aménagements effectués à l’époque dans la ville, et ce sont des ressources d’informations très importantes pour les décideurs actuels. 

La gestion du futur est très importante pour nous également puisque nous avons mis en place un programme de récolte d’informations iconographiques. Nous photographions les changements qui interviennent dans la ville comme les grands chantiers actuels, des fermetures, des constructions ou destructions d’usines, de bâtiments. Nous créons donc des archives pour le futur. Nous relançons également régulièrement des appels au public pour récolter les documents que chacun conserve dans une cave, un grenier  ou une armoire.

Bien entendu, et cela constitue la « cerise sur le gâteau », nous avons également une activité de diffusion de l'information, d'organisation d'expositions ou de publication d'ouvrages et de recherche scientifique, etc. Cette tâche est cependant proportionnellement bien moins importante à l'heure actuelle.

Etre archiviste dans une commune ou un CPAS aujourd'hui, c'est se mouvoir de manière constructive entre ombre et lumière.

Quel est l’impact des nouvelles technologies sur votre travail ? 

Il est énorme car on se rend compte de plus en plus qu’on doit s’impliquer et réagir face à cette évolution. Elle nous oblige à prendre le train des nouvelles technologies, de parler la même langue que les autres services comme le service informatique, par exemple, pour qu’on aille tous dans la même direction. De nouvelles formations spécifiques voient d’ailleurs le jour mais il faut aussi responsabiliser tout le monde, des services aux responsables politiques, car il s’agit de notre patrimoine qui est en jeu. 

Nous assistons à la naissance d’un nouveau métier. Outre le travail de gestion de la production documentaire, il serait également utile que l’archiviste soit rôdé et formé à la gestion informatique. Les compétences ont évolué et il faut pouvoir s’adapter. 

Quelles sont, selon vous, les compétences et qualités à posséder pour exercer ce travail ? 

Il faut être rassembleur, curieux, méthodique. Il faut oser enfoncer des portes, aller de l’avant et plus loin que ce qui nous est demandé. Etre à l’écoute et garder à l’esprit que l’on travaille pour les autres, afin qu’ils puissent utiliser les informations dans les plus brefs délais. La motivation et les visions à court, moyen et long terme sont également nécessaires. Se remettre en question, être attentif à l’évolution de la société et de l’institution dans laquelle on se trouve. Avoir une approche scientifique et se renouveler, ne pas rester dans son train-train quotidien. 

Vous êtes également vice-président de l’Association des archivistes francophones de Belgique. Pourriez-vous nous parler de cette association et de ses missions ? 
Il y a quelques années, la Belgique ne comptait pas d'association professionnelle pour les archivistes francophones. Chacun travaillait dans son coin avec ses propres réseaux. L'idée est donc née de rassembler, de créer des réseaux plus vastes, d'engendrer une nouvelle émulation, d’échanger… L’association a été mise en place en 2005 et ne mise aujourd'hui que sur l'implication de chacun pour continuer à se développer.

Nous publions une lettre d’information (www.archivistes.be), nous organisons des visites, des journées d’études, des groupes de travail sur des thématiques particulières. Notre mission consiste également à essayer d’expliquer ce qu’est un archiviste, son travail, son importance dans la société. Dans ce cadre, depuis 2 ans, nous participons à l’organisation de la Journée internationale des archives le 9 juin, en coordonnant l’ouverture de certains centres au public.  

Quelles différences voyez-vous entre le métier d’archiviste et celui de bibliothécaire ou de documentaliste ? 

Le travail n’est pas le même. Il s’agit du même domaine mais les finalités sont différentes. Les liens entre archiviste, documentaliste et bibliothécaire sont très ténus mais les objectifs sont parfois différents. Le plus important reste ici d'être à l'écoute de l'autre.

Quels sont les débouchés pour les jeunes qui souhaiteraient se lancer dans l’archivistique ? 

L’avantage de tendre vers ce métier c’est qu’il ouvre beaucoup de portes grâce à la méthode de travail, à la réflexion et à la manière de gérer l’information qu’il requiert. Ce sont des compétences qui peuvent être utiles dans de nombreux domaines, y compris dans les sociétés privées, qui cherchent à mieux gérer l’information. Elles mesurent de plus en plus l’importance de bien classer les choses afin de perdre moins de temps. Et si on ajoute à cela la dimension informatique, c’est un créneau qui se développe fortement. 

Quels sont les conseils que vous donneriez à un jeune intéressé par ce métier ? 

Je lui dirais d’aller découvrir le métier, d’aller sur place, de rencontrer des archivistes et de le faire sans ornières afin d’être ouvert à la diversité qu’offre le métier. Les stages permettent aussi de se rendre compte si on aime ou non. Et, comme dans tout métier, il faut se donner les opportunités d'apprendre, d'aller plus loin, de s'étonner. Découvrir le métier d'archiviste, c'est ouvrir une porte vers un monde encore trop méconnu.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.