Thierry Tinlot, Rédacteur en chef

Interview réalisée en avril 2014

Thierry Tinlot, rédacteur en chef de Spirou, Fluide Glacial, responsable des opérations spéciales pour le journal Le Soir.


Dans vos rêves les plus fous, vous étiez-vous imaginé être un jour rédacteur en chef de journaux aussi mythiques que Spirou ou Fluide glacial ?  

Non. Clairement, la bande dessinée était une passion lorsque j’étais jeune. Mais, au contraire des ados qui se voient rock star ou journaliste de l’extrême, moi j’envisageais une carrière plus traditionnelle. À la fois pour me conformer à l’éducation familiale, mais aussi parce que je me suis toujours dit que rock star (ou rédac »chef de Spirou, c’est pareil), c’était des métiers inaccessibles. Et donc jamais je ne me suis imaginé avoir des jobs aussi fun. 
Je rajouterai que, de passion, la bande dessinée est devenue un métier. Mais plus une passion. En clair, je n’en lis quasi jamais. Quand on passe dix heures par jour le nez dans la BD, le soir on fait autre chose. Un comptable ne lit sans doute pas de bilans le soir à la maison. 

Quels ont été votre parcours et votre formation ?


J’ai fait des humanités classiques (latin-grec) puis une licence en traduction, option anglais-néerlandais. Donc, rien qui m’ait préparé aux métiers que j’ai exercés plus tard. Mon premier job : DJ dans une radio. 

En quoi votre fonction consiste-t-elle précisément ?


Mon job actuel est responsable des opérations spéciales au journal LE SOIR. Le terme dit bien ce qu’il veut dire : « opérations spéciales ». En clair, je n’ai pas de définition de fonction. J’imagine des opérations, je les soumets à ma direction qui les avalise, puis je les réalise. Ou alors je réponds à des missions de mon employeur. Quelques exemples : je gère toute l’activité « vins » ; j’initie et finalise des suppléments thématiques, gérant à la fois le côté rédactionnel et les rapports avec la régie et le marketing ; je coordonne le Prix Rossel, principal prix littéraire en Belgique francophone ; j’ai mis sur pied le Prix Diagonale – Le Soir, l’équivalent du prix Rossel, mais pour la bande dessinée ; je réfléchis à des manières de remettre le journal dans les mains des adolescents… Mais, de manière générale, je détermine mes tâches de manière relativement autonome, bien entendu en concertation avec la direction du journal qui m’emploie. 

Comment se passe votre journée de travail ?


J’ai fait un choix de vie, celui de ne plus travailler à plein-temps. Je travaille donc le matin uniquement. Je n’ai aucune routine, puisque mes dossiers sont toujours différents. Une caractéristique toutefois : même si je travaille pour un quotidien, mes dossiers sont des projets qui courent sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Il n’y a donc pas d’urgence (sauf en bouclage). Mais un danger aussi : celui de se laisser aller à la procrastination, justement vu l’absence d’urgence. C’est important d’avancer tous les jours sur mes dossiers, sinon je me noierai lors des échéances. 

Comment choisissez-vous les sujets à aborder, les animations du magazine, les opérations spéciales ?

Selon plusieurs critères :
— l’intérêt pour le lecteur, la valeur ajoutée du contenu pour le journal
— l’attrait du projet pour les annonceurs (allons-nous pouvoir gagner de l’argent sur ce projet ou, à tout le moins, rentrer dans nos frais)
— sur certains dossiers, c’est l’image seule du journal qui prime.

Quelles sont les qualités d’un bon rédacteur en chef ?


Faire confiance à ses équipes, être là quand elles ont besoin de vous, arriver à s’extraire du management pour rester créatif et continuer à inventer, avec les équipes. Plus facile à dire qu’à faire...

Comment a évolué le métier, depuis vos débuts ?


Dans la bande dessinée, le nombre de journaux a fondu comme neige au soleil. On a donc perdu des possibilités d’expérimenter dans la presse, produit par essence jetable et volatil. Aujourd’hui, les auteurs doivent expérimenter directement en album (objet pérenne). Ce qui rend l’entreprise plus cruciale. 

Dans le secteur de la presse,  chaque année, les chiffres de vente dégringolent. Notre défi : arriver à trouver des manières de recruter de nouveaux lecteurs. Cela passe évidemment par tout ce qui touche au digital (lecture sur tablette, web, gestion et développement de communautés d’abonnés). Il faut réinventer le métier. Mais ce n’est pas évident… L’un des rares exemples de réussite : MEDIAPART, site pure player français, qui arrive, en temps de crise de la presse, à fédérer 80 000 abonnés payants. Pour ce faire, ils ont remis en avant le journalisme d’investigation, ce que les grands titres traditionnels ont sans doute un peu oublié. 

Quels sont les aspects les plus positifs de votre travail ?


Changer de dossier tout le temps. Avoir des « quick wins » régulièrement (quand un dossier a bien fonctionné). Participer au développement d’un titre de presse important. Inventer sans cesse. 

Et les aspects négatifs ?


Le côté incertain et instable des opérations. Si tel partenaire me lâche en cours de route, je dois soit reformater toute l’opération, soit carrément la laisser tomber. Et tant pis pour les jours de boulot qui y ont été consacrés. 

Quel est le meilleur souvenir de votre carrière ?

Les numéros anniversaires des revues que j’ai dirigées, ainsi que les opérations spéciales dans ces mêmes revues.

Et le pire ?

Le licenciement d’un proche collaborateur.

Quels sont les conseils que vous donneriez à un jeune qui voudrait se lancer ?  


Un seul : se rendre indispensable. La mécanique des stages permet à tout jeune d’avoir un contact direct avec le milieu auquel il se destine. Lors de votre stage, rendez-vous indispensable, inventez, ayez une valeur ajoutée, identifiez les manques de l’entreprise et comblez-les, l’air de rien. Si votre patron de stage n’est pas aveugle, il le remarquera. Dès que j’en avais la possibilité, j’ai donné leur chance à des stagiaires méritants. Actuellement, je fais travailler deux jeunes sortis de l’Université, qui n’ont pas encore de job, mais que j’ai eus en stage l’an dernier. 

Combien d'heures travaillez-vous par semaine ?


Une vingtaine. Parce que j’ai choisi cette décroissance consistant à ne plus travailler que mi-temps, et donc à ne plus toucher que la moitié de mon salaire. C’est un choix que j’ai fait il y a un an et qui m’apporte beaucoup de satisfaction sur le plan personnel. 

Comment arrivez-vous à concilier vie familiale et vie professionnelle ?


J’ai souvent mis en avant ma vie professionnelle. Au détriment de ma vie personnelle. Comme expliqué plus haut, j’ai maintenant décidé de donner davantage de place à ma sphère privée. 

Pensez-vous qu’il existe encore un avenir pour la presse papier ?


Je ne crois pas que, de mon vivant, je connaîtrai la fin de la presse papier. Par contre, on peut imaginer que, d’ici une vingtaine d’années, le papier sera devenu un produit plus exclusif, réservé à un public plus restreint. Si le développement digital se poursuit (et il n’y a pas de raisons que ça s’arrête), le lecteur consommera la presse autrement. L’essentiel étant que la presse garde sa vivacité. C’est un enjeu de démocratie. 

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.