Veronique Baart,
Radiophysicienne médicale au Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Liège

Interview réalisée en mars 2017

Qu’est-ce que la radiophysique médicale ? Quel est le rôle d’un radiophysicien ou d’une radiophysicienne ?

En premier lieu, il s’agit d’une réponse à l’obligation légale de l’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN) d’avoir des physiciens médicaux dans les hôpitaux. Cela s’applique aux services de radiothérapie, d’imagerie médicale et de médecine nucléaire car, dans ces trois services, on utilise des rayonnements ionisants, pour faire du diagnostic ou du traitement. Le physicien a une responsabilité dans l’assurance qualité de l’utilisation des rayonnements ionisants. Il participe à l’élaboration du cahier des charges lors de l’acquisition d’une machine de traitement ou de diagnostic, il participe à l’élaboration et la mise en place du programme de contrôle de qualité de ces machines et des équipements (appareils de dosimétrie en particulier).

On se spécialise dans une des trois disciplines, ma spécialité est la radiothérapie. Je participe, avec le médecin, à l’élaboration des plans de traitement : calcul du traitement, calcul de la dose délivrée au patient. Chaque plan de traitement est réalisé sur mesure pour chaque patient. Au sein d’un hôpital universitaire, le travail comporte aussi une facette recherche et développement.

Quel est votre parcours scolaire et professionnel ?

En secondaire, j’étais en maths fortes/sciences fortes et j’ai également suivi quatre heures de latin par semaine durant les six années. Après mes études secondaires, je ne savais pas quel métier choisir. J’hésitais entre l’architecture et la physique. J’ai finalement opté pour la physique parce que j’avais eu un professeur qui avait suscité mon intérêt pour cette matière. Au bout de ma licence universitaire, je ne savais pas encore ce que j’allais faire de ce diplôme mais j’avais entendu parler de la physique médicale. À l’époque, ce n’était pas encore intégré au cursus, comme dans le master actuel. Je n’étais pas encore prête à me lancer dans la vie professionnelle et j’ai refait deux années de DES (diplôme d’études spécialisées) en radiophysique médicale. Dès la fin de la première année, un poste s’est ouvert au CHU de Liège en radiothérapie médicale. J’ai terminé mes études en 2005, en travaillant déjà comme physicienne au CHU. Depuis lors, j’y suis restée. En 2013, mon chef a changé de travail et j’ai postulé pour le remplacer. Je suis devenue responsable du secteur physique, qui est composé pour moitié de physiciens et pour l’autre moitié de dosimétristes qui assistent les physiciens. L’équipe compte aussi un technicien, qui s’occupe plus spécifiquement des machines, et d’un informaticien.

Quels sont les éléments qui vous ont motivée à faire ces études et ce métier ?

J’ai choisi la physique parce que j’avais l’impression qu’elle allait m’expliquer de nombreuses choses, mais la discipline est rapidement très abstraite. Quand j’ai découvert la physique médicale, j’ai trouvé un métier de terrain, de clinique, avec un intérêt et une utilité immédiats pour les patients pris en charge dans le service. J’ai choisi la physique par goût pour les études et la physique médicale par goût pour le métier. Dans le service de radiothérapie, on travaille en relation intersectorielle avec beaucoup de personnes : les infirmiers, les médecins, les secrétaires, etc.

Des exemples concrets de manipulations effectuées à l’hôpital ?

Par exemple, sur chaque machine de traitement, nous réalisons un contrôle de qualité une fois par mois. Ce contrôle vise à vérifier des paramètres dosimétriques d’une part et mécaniques d’autre part. Les paramètres dosimétriques consistent à mesurer la dose délivrée par la machine dans des conditions de référence pour s’assurer que les traitements correspondent bien à ce qui a été planifié par le médecin. La partie mécanique consiste à vérifier que ces machines, des accélérateurs linéaires, effectuent correctement leurs mouvements autour du patient.

Une autre de nos tâches principales est la planification du traitement. Un patient qui vient dans un service de radiothérapie commence son parcours chez nous par un scanner de simulation. Sur les images du scanner importées dans un logiciel (le système de planification de traitement), le médecin va dessiner le volume qui doit être irradié, en général une tumeur (99% de nos patients proviennent du service oncologique), et les tissus avoisinants qui doivent être protégés. Sur base des images du scanner et des contours réalisés par le médecin, le physicien va établir le plan de traitement. Il va choisir la balistique[1] avec laquelle on va traiter la tumeur. L’objectif est d’arriver à un compromis entre irradier au maximum le volume cible et protéger les tissus avoisinants.

Quels matériels/technologies spécifiques sont utilisés en radiothérapie ?

La grande majorité des traitements se font sur des accélérateurs linéaires. Il s’agit d’une source de rayonnement, des rayons X, qui va se trouver à l’extérieur du patient placé sous la machine de traitement. Nous utilisons aussi ici une autre technique appelée curiethérapie (du nom de l’Institut Curie). On utilise dans ce cas des sources radioactives non plus à l’intérieur du patient mais directement placées dans la tumeur ou près de celle-ci. On manipule manuellement ou à l’aide d’un projecteur de sources les éléments radioactifs qui vont permettre d’irradier et détruire la tumeur. Au CHU, nous avons aussi un Cyberknife, un accélérateur linéaire monté sur un bras robotisé, ce qui va permettre d’avoir un grand nombre d’angles d’attaque autour du patient, tout en assurant un suivi du mouvement respiratoire et de l’imagerie de façon continue pendant tout le traitement. Il a été installé en 2010 et c’était le premier en Belgique à cette époque.

Devez-vous porter des équipements de protection pour réaliser ces manipulations, ou respecter certaines consignes de sécurité ?

Oui, il y a énormément de consignes de sécurité. Les accélérateurs linéaires d’électrons se trouvent dans des bunkers qui vont permettre d’atténuer suffisamment les rayonnements émis pour que le personnel soit protégé en se situant à l’extérieur du bunker. Le patient est seul dans le bunker au moment où la machine irradie, il est interdit d’y entrer. Les risques sont extrêmement minimes. De plus, nous pouvons couper le rayon instantanément en cas d’urgence. Le seul équipement particulier que nous portons est un badge dosimètre qui permet d’avoir un suivi de la dose qu’on reçoit, qui est vérifié une fois par mois par le service universitaire du contrôle physique des rayonnements. Tout le personnel en radiothérapie (physiciens, infirmiers, médecins) doit porter un badge. Les doses sont toujours bien en dessous des limites acceptées pour les professionnels.

Vous dirigez une équipe au CHU, de combien de personnes se compose-t-elle et quels sont les profils de vos collaborateurs ?

Nous sommes 16 pour la partie physique (sept physiciens, sept dosimétristes, un technicien et un informaticien). Le technicien est un électromécanicien, les dosimétristes sont titulaires d’un diplôme d’études supérieures à orientation scientifique. Un point faible dans mon domaine c’est qu’à part pour les médecins radiothérapeutes et les physiciens médicaux, les métiers de la radiothérapie s’apprennent sur le terrain. Jusqu’à présent, les infirmiers n’avaient pas de spécialisation pour la radiothérapie. C’est en train de se mettre en place aujourd’hui. Mais beaucoup d’infirmiers arrivent dans le service en découvrant totalement la radiothérapie. Il est prévu que la législation détermine un jour les actes et les conditions d’accès à un métier de technologue en radiothérapie … mais on n’y est pas encore à l’heure actuelle. L’AFCN réfléchit aussi en ce moment à définir le métier de dosimétriste, quelle formation y donnerait l’accès et quelles sont les tâches qui peuvent lui être déléguées par le physicien.

Pouvez-vous nous expliquer le fonctionnement du service radiothérapie du CHU ?

Les patients viennent en ambulatoire, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’hospitalisation dans le service. Soit ils viennent de chez eux, soit ils sont hospitalisés dans un autre service et envoyés chez nous pour leurs séances de traitement par rayons. Parfois, il n’y a qu’une seule séance de traitement, parfois un grand nombre de séances (par exemple une séance par jour ouvrable pendant 7 semaines). Les rayonnements ionisants, en s’attaquant à l’ADN, détruisent les cellules, aussi bien les cellules saines que les cellules tumorales. C’est en cela que la balistique a toute son importance car des tissus sains atteints par le rayonnement vont potentiellement être détruits aussi. Le travail du physicien, c’est de bien viser ! Toute une imagerie est mise en œuvre pour cela à la machine de traitement. On acquiert des images pendant la séance pour les comparer aux images de référence dans le système de planification pour vérifier qu’on est dans une configuration identique à celle du plan de traitement.

Développez-vous des contacts/collaborations avec le monde de l’entreprise (par exemple pour le matériel utilisé) ?

Oui, les fournisseurs de nos équipements sont des entreprises privées. Établir des comparaisons entre les différents fournisseurs disponibles fait partie intégrante du métier du physicien médical, il s'agit de réaliser une sorte d’étude de marché en évaluant les besoins médicaux et en les retranscrivant en cahier des charges. C’est un petit monde, il n’y a pas un très grand nombre de centres hospitaliers proposant ces traitements (une vingtaine) et il n’y a pour l’instant que trois firmes qui fabriquent les accélérateurs linéaires d’électrons.

Dans quel(s) lieu(x) exercez-vous votre profession ? Êtes-vous régulièrement amenée à vous déplacer ?

Le service de radiothérapie est réparti sur quatre sites : le CHU de Liège possède deux machines principales sur le site du Sart-Tilman, une machine à l’hôpital de la Citadelle, une à l’hôpital Saint-Joseph et une machine à Vivalia Libramont. En dehors de cela, je participe à des congrès pour me tenir au courant de ce qui se fait partout dans le monde. Il y a un congrès annuel belge, un congrès annuel européen et des congrès/meetings organisés par les firmes. Je participe aussi à des formations continues organisées par les fournisseurs et à des réunions de travail avec les autres hôpitaux (par exemple pour établir de nouveaux protocoles). Nous sommes tenus par l’AFCN de renouveler régulièrement notre agrément, cela passe par des points attribués en fonction de la participation à des congrès, des présentations, des publications. Au CHU, nous avons aussi une mission d’enseignement comme nous sommes liés à une université. Régulièrement, nous encadrons des étudiants infirmiers, des médecins stagiaires, des étudiants en bachelier ou master en physique, en stage d’observation ou en stage de fin d’études. Et nous encadrons aussi des mémorants en radiophysique médicale.

Quelle part prennent les tâches administratives dans votre travail ?

En tant que responsable du secteur, j’en ai beaucoup : gestion des ressources humaines, des horaires, vérifier les demandes de congés, etc. Tout cela sort du métier de physicien médical à proprement parler. Nous essayons aussi de standardiser les procédures qui reprennent l’ensemble des tâches mises en place tout au long de la prise en charge d’un patient. Il faut rédiger et maintenir à jour ces procédures. Que ce soit dans la planification du traitement ou la vérification de la planification, il y a toujours un contrôle d’un second physicien pour vérifier ce qui a été prévu avant que cela n’arrive en traitement à la machine. Pour le contrôle qualité et l’assurance qualité, des documents vont être générés à chaque étape pour assurer une traçabilité de ce qui a été exécuté. Tous les six ans, il faut rédiger un rapport pour renouveler l’agrément de l’AFCN.

Quels sont vos horaires de travail ?

Les horaires ne sont pas fixes, c’est à la carte en fonction des besoins du service. Nous avons un contrat de 38 heures par semaine, à l’exception des temps partiels. Il faut s’assurer que le travail soit fait dans les délais impartis pour que le patient soit pris en charge. Les horaires sont souples : certains commencent tôt, d’autres terminent tard. La seule contrainte est l’obligation de présence pendant la durée des traitements. Nous avons un système de garde, il y en a toujours un qui commence à 7h45 et un qui termine quand tous les traitements sont terminés. C’est planifié, le système de garde est organisé par demi-journées. Nous sommes parfois amenés à travailler le weekend, quand les machines sont en pannes ou pour des traitements particuliers, mais c’est très rare. Certaines mesures sur les machines se font après les traitements, en horaire décalé. C’est également prévu en fonction des disponibilités.

Quels sont les aspects positifs de votre métier ?

J’aime le côté pratique, je me sens utile en soignant les patients, même si nous avons peu de contacts avec eux. On ne rencontre pas les patients en rendez-vous comme les médecins, on les croise dans les couloirs sans avoir de lien privilégié avec eux. Travailler avec d’autres corps de métiers est très enrichissant. Le métier est assez varié même si on est dans une routine, un dossier n’est pas l’autre. Le physicien médical fait de la planification, du contrôle qualité, il lit des articles, il met en route de nouvelles techniques, il voyage un peu.

Et les aspects plus négatifs ?

J’aime mon travail mais on peut toujours voir des points négatifs. La souplesse des horaires demande parfois de modifier nos plans à l’improviste, si une machine tombe en panne par exemple, cela demande de la flexibilité. L’aspect intersectoriel est enrichissant mais nous amène à dialoguer avec des gens qui n’ont pas le même point de vue, les mêmes attentes, les mêmes connaissances, ni les mêmes priorités. On se confronte parfois à un manque de souplesse. Un autre point négatif est de travailler dans un service où 99% des patients sont atteints d’un cancer. Il y a beaucoup d’histoires tristes, il faut pouvoir les encaisser. Nos patients ont des maladies graves.

Quelles qualités faut-il posséder pour exercer ce métier ?

Il faut de la rigueur, de la flexibilité (dans les horaires et dans les interactions d’équipe), de l’empathie. Notre métier est technique mais, au bout de la chaîne, il y a un patient qui doit être traité et il ne faut jamais le perdre de vue. Il faut aussi de la curiosité, une envie et une ouverture au changement car les techniques évoluent rapidement. Il faut un goût pour la technologie et parler anglais, il y a un aspect international, comme dans la plupart des métiers scientifiques.

Quel conseil donnez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans ce métier ?

Je l’encourage à se lancer, c’est un métier vraiment chouette. Mais il faut savoir que les débouchés ne sont pas extrêmement nombreux. Il y a peu de centres de radiothérapie. Pour ceux qui font de l’imagerie, il y a plus de débouchés. Il faut être prêt à se déplacer parce qu’on ne décrochera pas forcément un poste dans un centre près de chez soi. S’il se retrouve dans les qualités que j’ai citées, qu’il n’hésite pas !

Comment envisagez-vous votre avenir professionnel ?

Nous travaillons sur un énorme dossier. Le service de radiothérapie du CHU et plusieurs autres services vont déménager, probablement en 2019, vers le centre intégré d’oncologie, un nouveau bâtiment. Ce projet est pris en charge entre autres par les physiciens médicaux, mais pas uniquement. Mon avenir proche s’axera sur l’acquisition de nouvelles machines, leur mise en route, réfléchir aux traitements à mettre en œuvre pour utiliser les nouvelles techniques ou les améliorations techniques. À titre personnel, l’enseignement et la transmission de ces connaissances me plaisent de plus en plus. Je donne des cours en physique et en physique médicale mais aussi aux technologues en imagerie médicale, aux infirmiers en oncologie, etc. C’est important pour moi de donner une place à l’enseignement sans arrêter le métier de physicien médical.

 

[1] La balistique est la science qui a pour objet l'étude du mouvement des projectiles.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.