Vincent Reip,
Maître- assistant en informatique à l’HELMo (Haute École Libre Mosane)

Interview réalisée en novembre 2018

Comment définissez-vous l’informatique ? Comment la présentez-vous à vos étudiants ?

L’informatique est un domaine très large. Celle que nous enseignons ici à l’HELMo concerne la conception de logiciels, de sites Web, d’applications mobiles, etc. Les études que nous proposons ne sont pas orientées vers la bureautique (utilisation d’outils comme des traitements de textes ou des tableurs), mais vers la conception d’outils informatiques. Au sens large, l’informatique regroupe aussi la bureautique, l’informatique embarquée, l’Internet des objets (IoT), etc. Selon moi, être informaticien consiste à concevoir et développer des logiciels du début jusqu’à la fin.

Quel est votre rôle en tant que professeur d’informatique ?

En tant que professeurs d’informatique dans une école supérieure, nous accueillons les étudiants sans exigence de prérequis. Les élèves n’ont pas besoin d’avoir des notions de programmation, mais ils ont déjà tous utilisé un ordinateur dans leur vie. Notre rôle consiste à les amener à concevoir une application, le plus souvent en équipe, depuis la phase d’analyse (identification des besoins) jusqu’à la conception et à la programmation. Je compare souvent ce processus avec le travail de l’architecte : avant de construire une maison, il dessine un plan selon les besoins exprimés par son client. Ensuite, sur base du plan, on passe à la construction. Nous apprenons donc aux étudiants à appréhender les différentes phases liées au développement d’un logiciel nécessité par un client.

Quels cours donnez-vous exactement ?

J’interviens dans les trois années du bachelier en informatique de gestion. En bloc 1 et en bloc 2, je donne les cours d’analyse, qui portent sur la phase préparatoire (cerner les besoins exprimés par un client, tracer les plans de l’application). Cette étape n’est pas toujours évidente, il faut tenir un discours clair face au client qui ne possède peut-être pas de connaissances informatiques/techniques. Ensuite, il faut modéliser les différents aspects du logiciel de manière à préparer la phase suivante, le développement. Les développeurs reçoivent ces modélisations, ces plans de l’application ou du logiciel à construire. En dehors des cours d’analyse, je donne également un cours de bases de données (mise en place et manipulation des données), un cours de développement mobile en bloc 2 (applications pour smartphones et tablettes dont les modèles de développement diffèrent des applications Web ou bureau), et un cours d’architectures logicielles en bloc 3. Ce dernier vise à mettre en place des systèmes plus complexes, composés de différents sous-systèmes, des briques logicielles qui vont communiquer entre elles.

Quel est votre parcours scolaire et professionnel ?

J’ai étudié à l’Université de Liège où j’ai effectué ce qu’on appelait à l’époque une licence en informatique, en quatre ans. De nos jours, il s’agit d’un master en cinq ans. Après l’obtention de mon diplôme, j’ai travaillé en tant qu’informaticien dans différentes sociétés privées, actives dans des domaines variés : transferts financiers, télécommunication, consultance. J’ai notamment fait de la consultance dans des organismes publics : ONAFTS (aujourd’hui Famifed) et Proximus. Tous ces emplois se situaient à Bruxelles, j’ai souhaité me rapprocher de mon domicile et j’ai travaillé quelques années pour une petite start-up à Verviers. J’ai ensuite pris la décision de réorienter ma carrière vers l’enseignement. J’avais envie de découvrir d’autres choses et je possédais déjà un diplôme pédagogique, ayant passé l’agrégation à la fin de mes études universitaires. J’enseigne à l’HELMo depuis neuf ans. J’ai obtenu mon CAPAES (Certificat d'Aptitude Pédagogique Approprié à l'Enseignement Supérieur) à l’Université de Liège avec un programme allégé, étant déjà détenteur d’une agrégation. Les carrières sont de moins en moins linéaires de nos jours. Un diplôme d’informaticien est très valorisable sur le marché de l’emploi et permet de facilement se réorienter vers de nombreux secteurs, tout en restant dans l’informatique de près ou de loin.

Quels sont les éléments qui vous ont motivé à étudier l’informatique puis à en faire votre métier ?

À l’école secondaire, au milieu des années 80, j’ai eu la chance d’avoir accès à des ordinateurs pendant les pauses et temps de midi. Dans mon option mathématique 8h, les deux heures supplémentaires étaient souvent consacrées à la réalisation de petits logiciels liés aux mathématiques. Il s’agissait de mes premiers pas dans la programmation. Cela m’a plu et m’a influencé dans le choix de mes études supérieures. Je savais aussi que l’informatique était un domaine qui présentait beaucoup d’intérêt.

Vos études vous ont elles bien préparé pour exercer votre profession ?

À l’époque, fin des années 80, le cursus universitaire était plus théorique que pratique. Quand on débarque dans son premier emploi avec peu de connaissances pratiques, ce n’est pas évident. Il n’y avait pas de stages, pas de véritable contact avec le monde du travail. Aujourd’hui, cela a évolué dans le bon sens, me semble-t-il. Ma formation de départ ne me destinait pas à devenir professeur, mais informaticien, elle ne comportait pas d’aspects pédagogiques. Ceux-ci sont venus s’ajouter dans l’agrégation et le CAPAES par la suite. Mais on apprend le métier de professeur principalement sur le terrain, en faisant appel à son bon sens et à l’aide des collègues plus expérimentés. Quand j’ai commencé à enseigner, je bénéficiais aussi d’une quinzaine d’années d’expérience dans le métier d’informaticien, ce qui m’apportait une certaine assurance et une connaissance des domaines techniques.

Quelle pédagogie adoptez-vous dans vos cours ?

Je qualifierai notre pédagogie de participative. Nous essayons de faire participer les élèves, en étant le moins possible dans le transmissif. Certains cours ou certaines parties de cours nécessitent une configuration où le professeur parle plus et est dans la transmission. Mais le programme comporte aussi beaucoup de laboratoires, permettant aux étudiants de participer, d’expérimenter, d’essayer. Dans cette pédagogie par essais/erreurs, le professeur se positionne plutôt comme un coach. Nous proposons aux étudiants des exercices, des problématiques et nous les aidons, les conseillons, les orientons. Notre présence est plus active en première année, nous allons vers l’étudiant pour vérifier qu’il avance dans ses différents travaux et n’est pas bloqué, car certains élèves de première année sont parfois timorés. En deuxième et troisième années, ils deviennent plus autonomes et nous leur laissons cette autonomie, car dans la vie professionnelle ils n’auront pas toujours un coach à leurs côtés. En fin de cursus, ce sont les étudiants qui nous sollicitent en cas de problème.

Comment évaluez-vous vos élèves ?

Les évaluations portent principalement sur les travaux pratiques, qui se déroulent pendant l’année ou qui doivent être rendus et défendus par les élèves lors d’un examen oral. C’est une interaction très intéressante qui permet à l’étudiant de défendre, justifier et expliquer ses choix, ses erreurs ou ses manquements. Il y aussi des évaluations plus théoriques, portant sur les concepts de base qui doivent être maîtrisés et le vocabulaire commun à tous les informaticiens. Dans mes examens, le ratio entre théorie et pratique est plus ou moins de 30/70 (30% de théorie et 70% de pratique). Je privilégie avant tout les compétences pratiques. En sortant d’un bachelier professionnalisant, les étudiants doivent être prêts pour affronter leur vie professionnelle.

Travaillez-vous seul ou en équipe ? Collaborez-vous avec d’autres enseignants ?

Le travail d’équipe est de mise. Comme nous privilégions la pratique, cela se reflète aussi dans l’organisation des cours et dans notre dynamique. Les heures de cours théoriques sont données par un seul professeur, mais les laboratoires/cours pratiques en petits groupes sont encadrés par une équipe de professeurs qui collaborent. Le professeur titulaire du cours conçoit les énoncés et matériels pédagogiques, tandis que ses collègues viennent l’épauler dans l’encadrement des étudiants. Nous partageons et échangeons nos idées pédagogiques. Le métier n’est pas solitaire.

Combien d’étudiants encadrez-vous ?

Pour les cours théoriques, j’ai environ 200 étudiants en bloc 1, 80 à 90 en bloc 2 et une cinquantaine en bloc 3. Pour les laboratoires, cela varie selon les années. Par exemple, pour ce quadrimestre, j’encadre environ 120 étudiants dans les différents groupes de laboratoires des trois années.

Développez-vous des collaborations en dehors de la Haute École ?

Nous entretenons des liens avec le monde de l’entreprise, car tous les étudiants effectuent un stage durant le dernier quadrimestre de leur dernière année. Tous les professeurs encadrent un certain nombre de stagiaires et leur rendent visite sur le lieu de stage pour évaluer leur travail. À titre personnel, je suis également responsable des stages au sein de la section. J’entretiens davantage de contacts avec les entreprises qui accueillent les stagiaires. Par ailleurs, nous invitons des entreprises de la région liégeoise à différents évènements organisés par la Haute École. Je m’occupe aussi d’une petite cellule d’étudiants qui s’appelle SALTO et qui réalise des projets hors cursus scolaire pour des clients (internes ou externes). Nous tenons beaucoup à conserver ces liens avec l’extérieur, pour garder un contact avec la réalité de terrain.

Quels sont vos horaires de travail ? Enseigner dans l’enseignement supérieur nécessite-t-il beaucoup de travail à domicile ?

Ce quadrimestre, je travaille le lundi de 8h15 à 20h, le mardi de 8h15 à 18h et le jeudi de 8h15 à 17h45. Le mercredi et le vendredi, je ne preste pas d’heures de cours, mais je travaille à la maison ou à l’école (préparation des cours, corrections, tâches administratives, réunions). Cet horaire comporte des journées longues et chargées et deux journées où je n’ai pas l’obligation de me rendre à l’école, mais où je travaille beaucoup également. L’informatique est un domaine qui évolue constamment. En tant que professeurs, nous nous devons d’être toujours à la page des dernières évolutions. La veille technologique et la mise à niveau ne sont pas négligeables. Quand j’exerçais dans le privé, je ressentais une coupure plus nette les soirs et les weekends. Dans l’enseignement, ce n’est pas le cas. Les frontières entre vie privée et vie professionnelle sont plus floues. Le contrat stipule 35 heures par semaine. Un maître-assistant en école supérieure doit prester 480 heures de cours ou d’activités d’apprentissage sur une année. Cela peut paraître peu, car cela correspond à une moyenne d’environ 18h30 de cours par semaine. Mais à cela s’ajoutent les travaux de préparation, de correction, les réunions au sein de la section, les évènements tels que les job days, les salons sur les études, etc. Les 480 heures ne concernent que les prestations en présentiel face aux étudiants.

Quels sont les aspects positifs de votre métier ?

Le premier point positif est la liberté d’organisation et de contenus, dans la création et la mise à jour de nos cours, en concertation avec le reste de la section. Mes horaires me permettent aussi une certaine flexibilité les jours où je ne preste pas (par exemple pour fixer des rendez-vous privés). Revoir les étudiants me tient particulièrement à cœur, quand ils viennent chercher leur diplôme de fin d’études ou lors de réunions d’anciens élèves. On se remémore ensemble le chemin parcouru depuis la première année et je constate chez certains un véritable épanouissement professionnel. Je trouve très gratifiant de savoir que j’ai participé à cette évolution, à la construction de ces jeunes hommes et jeunes filles.

Et les aspects les plus négatifs ? Des difficultés ?

Comme je l’ai déjà dit, la frontière entre vie privée et vie professionnelle est floue. Le travail n’est jamais « fini » pour un professeur. Nous devons nous autoréguler et placer nous-mêmes le curseur où nous estimons qu’il doit être placé. Les premières années de carrière sont assez compliquées. Je me souviens à l’époque avoir préparé mes cours du lendemain jusque tard dans la nuit. Cela ne s’équilibre qu’après 4-5-6 années, si les attributions se stabilisent. Les salaires sont moins intéressants que dans le privé. Quand on provient comme moi d’un parcours dans le secteur privé, l’expérience acquise n’est pas valorisée et on commence au barème le plus bas comme ceux qui sortent de leurs études. La différence salariale avec le secteur privé est conséquente et on ne bénéficie plus non plus d’avantages extra-légaux tels que voiture de société ou chèques-repas. Les contrats sont précaires durant les premières années. J’ai commencé par un contrat APE (aide à la promotion de l’emploi), puis plusieurs CDD (contrats à durée déterminée). Si l’école connaît une mauvaise rentrée, avec moins d’inscriptions, les derniers professeurs arrivés ne sont pas certains de voir leurs contrats renouvelés. Aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir un CDI (contrat à durée indéterminée) et l’étape suivante sera la nomination.

Quelles qualités faut-il posséder pour exercer ce métier ?

Les qualités inhérentes aux informaticiens sont la rigueur et la persévérance. La rigueur est indispensable quand on écrit un programme informatique : un caractère, un espace ou une virgule mal placés peuvent entraîner un dysfonctionnement de tout le programme. La persévérance est nécessaire, car un programme ne fonctionne jamais du premier coup, il faut l’envie de chercher, de comprendre et de corriger les erreurs. On se confronte à toute une série de petits challenges, de problèmes à résoudre. En tant que professeurs, nous devons faire preuve de cette même rigueur qu’on souhaite inculquer aux étudiants. Il est important d’être clair et précis dans ce qu’on exprime, dans les énoncés et les notes de cours. Le professeur doit aussi être persévérant dans son encadrement et l’aide qu’il peut apporter à ses étudiants, dans l’objectif d’en amener le plus possible à réussir leur cursus. Il faut une certaine dose de patience, car certains d’étudiants éprouvent plus de difficultés et il faut être capable de répéter, reformuler, rephraser. Cela nécessite d’être attentif aux étudiants pour vérifier qu’ils suivent et comprennent les explications.

Quel conseil donnez-vous aux jeunes qui souhaitent se lancer dans ce métier ?

Pour devenir professeur d’informatique, il faut avant tout aimer et connaître l’informatique. Le domaine évolue en permanence. Le professeur, tout comme l’informaticien, doit constamment se mettre à jour par une veille technologique. Si son souhait est d’être professeur, je conseille au jeune d’observer durant ses études ses propres professeurs, afin de comparer les différentes manières d’agir et les dispositifs mis en place dans l’enseignement : travail en équipe ou en autonomie, cours magistraux ou travaux pratiques, etc. Il pourra y trouver des intérêts, des pistes pour ce qu’il mettra en place plus tard dans sa propre carrière d’enseignant. Les styles d’enseignement sont variés et tout le monde peut y trouver son compte.

Le mot de la fin ?

Devenir professeur n’est pas un emploi tranquille. Certains se disent que c’est facile, que nous donnons peu de cours et avons beaucoup de vacances, mais je peux affirmer que ce n’est pas vrai. Ayant exercé les deux, je peux comparer le métier d’informaticien au métier de professeur et cela demande beaucoup de travail pour être un bon enseignant. C’est aussi un métier épanouissant, le contexte et le milieu de l’enseignement sont globalement positifs, comparés à la recherche de profit maximal et aux échéances parfois très tendues du secteur privé. Le métier est gratifiant, mais prend énormément d’énergie. En résumé, j’encourage à se lancer dans l’enseignement, notamment l’enseignement supérieur, mais pour les bonnes raisons : j’aime l’informatique et j’ai envie d’en faire profiter les autres. Il ne faut pas choisir de devenir enseignant pour les mauvaises raisons, en croyant que c’est un métier « confortable ». J’encourage plus particulièrement les filles à se lancer dans l’informatique. Nous en manquons et il ne faut pas qu’elles hésitent à venir, ces études et ces métiers ne sont pas réservés aux hommes !

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.