Bertrand Fouss,
Ingénieur recherches et développements

Interview réalisée en septembre 2006

A 25 ans, Bertrand Fouss, ingénieur, est chef de projets chez Amos. Située à Angleur, cette société développe et construit des systèmes mécaniques et optiques sur mesure pour l'industrie spatiale.

Quelle est votre formation ?

Je suis ingénieur civil option électromécanique orientation mécatronique productique. Je suis perplexe quant à la formation universitaire. Il y a beaucoup de théorie mais très peu de pratique. C'est un lieu commun pour les ingénieurs civils pourtant c'est vrai.
J'ai fait un stage chez Amos de 3 ou 4 mois. C'était en 2003 et c'était la première année où les ingénieurs avaient un stage. Ce qui était assez édifiant. Maintenant c'est un peu court. Je trouve qu'il y a un travail à faire sur l'adaptation par rapport à ce que l'industrie attend vraiment de nous. En fait on ne nous explique pas assez ce que les employeurs attendent de nous. On ne se rend pas bien compte. Ce n'est pas uniquement le faute des universités mais aussi beaucoup celle des sociétés qui devraient prendre du temps pour faire partie du processus de formation de leurs employés.

Quel est votre parcours professionnel ?

J'ai travaillé trois mois chez Amos après y avoir effectué mon stage. Ensuite, j'ai travaillé comme calculateur et responsable de petits projets pour une PME du parc scientifique. Il y a deux ans, je suis revenu chez Amos comme calculateur et je suis maintenant devenu chef de projet.

Qu'est-ce qui vous a motivé à travailler chez Amos ?

C'est un domaine de haute technologie. Il y a de la recherche, les études sont passionnantes et la plupart des projets sont nouveaux, innovants et technologiques. C'est intellectuellement très diversifié. Cela nous permet de voir des choses très différentes et aussi d'évoluer par nous-mêmes.

En quoi consiste votre travail ?

Je ne suis pas chef de projet comme cela s'entend dans une grosse société où je passerais mes journées à gérer des plannings, des budgets et des hommes. 40% de mon temps est consacré à la gestion de projets et 60% pour les calculs mécaniques, hydrauliques et électriques. Je mets sur papier des concepts qui pourraient convenir à notre projet et des calculs relativement simples par rapport à ce qu'un calculateur pourrait faire.

Sur quel projet travaillez vous actuellement ?

Je travaille sur la prochaine génération de téléscopes européens. Nous sommes chargés de réaliser une maquette d'un système de guidage de l'ensemble du téléscope pour pouvoir se positionner au sol par rapport aux étoiles. Pour l'instant, nous avons réalisé une maquette de l'ordre de 8 m de diamètre permettant de prouver que le concept marche. En fait, on décide de positionner le téléscope comme ceci avec tel instrument, telle technologie et on montre au client qu'on a bien atteint la précision espérée. Si on arrive à remplir tout le cahier des charges, cette technologie sera applicable au téléscope lui-même d'ici neuf à dix ans.

Y a-t-il beaucoup d'exigences par rapport à ce projet ?

Oui. Il s'agit d'un contrat de développement, il y a donc moins d'exigences au niveau planning et « reporting » qualité. Par contre, il y en a plus du point de vue technique. Pour un téléscope, l'exigence principale porte sur la précision du positionnement. Le téléscope doit notamment pouvoir pivoter autour d'un axe vertical et cela malgré sa grande taille et avec une certaine résolution, c'est-à-dire un mouvement minimum de l'ordre de 0.1 ou 0.01 arc seconde, l'arc seconde correspondant à environ 30 mètres. Ce sont donc des déplacements très faibles et il faut que les capteurs puissent les réguler avec une stabilité énorme. C'est l'une des difficultés.

Une autre difficulté qui est plus facile à appréhender, c'est que ces téléscopes ont une charge énorme. La maquette fait 8 mètres de diamètre, c'est une structure assez imposante. Là-dessus, on doit créer une charge de 850 tonnes, c'est-à-dire l'équivalent de 15 semi-remorques remplis. C'est une charge importante que nous avons nous-mêmes du mal à appréhender. Il faut s'assurer que toute la structure supporte cette charge sans trop se déformer sinon le téléscope ne sera plus bien positionné. La charge ne doit donc pas être trop importante mais d'un autre côté, il faut qu'elle soit suffisamment importante parce que cette charge doit créer suffisamment de contact entre les roues dont on se sert pour le déplacement et le téléscope pour pouvoir le faire pivoter.

Techniquement, comment faire entrer 450 tonnes chez Amos ? La question était intéressante car cela représente une charge très élevée. Deux possibilités étaient envisageables. Nous pouvions mettre une masse d'acier brute de 450 tonnes sur les chariots qui permettent de bouger mais il fallait déjà pouvoir les payer et les transporter. Or, chez nous, les ponts roulants utilisés pour déplacer des charges d'un bout à l'autre du hall ne peuvent prendre que 15 tonnes maximum. C'était impossible.
Nous avons abandonné cette idée et, en échange, nous avons conçu un système avec un vérin hydraulique central. Le vérin hydraulique vient compresser la structure et permet de mettre le plus de charge possible sur les éléments. Ceci amène néanmoins une autre difficulté parce que le sol ne peut pas supporter cette charge. La société risquerait de s'écrouler. Il nous faut encore trouver une solution à ce problème et, dans ce cas, on n'est jamais tout seul. Il est d'ailleurs impossible de concevoir un système pareil tout seul. Nous travaillons donc en équipe. Le but étant de sortir un maximum d'idées et de finir par en trouver une qui pourrait être applicable et évoluer de proche en proche pour converger vers une solution. Il n'y a pas une solution toute faite qui nous tombe du ciel. Il faut d'abord essayer, faire des premiers calculs, tester, chercher une autre idée, réappliquer...

Concrètement, comment procède-t-on ?

Il y a des simulations. L'équipe d'ingénieurs se charge de faire les calculs. Il y a toujours deux étapes. La première étape consiste à faire des dessins via un logiciel en 3D. La partie dessin est confiée aux dessinateurs qui sont rarement des ingénieurs. Une fois que l'on a un premier concept qui tient la route, on passe aux calculateurs, qui sont généralement des ingénieurs industriels et civils. Ils reprennent le modèle 3D et, suivant le logiciel utilisé, ils refont la géométrie et calculent l'ensemble de la structure. Ensuite ça passe au chef de projet qui décide de ce que l'on va faire. En fonction des résultats, on refait un tour chez les dessinateurs et ainsi de suite.

Quelles sont les qualités requises dans votre métier ?

Le fameux esprit analytique et synthétique n'est pas une légende. C'est nécessaire. Il faut aussi beaucoup de qualités humaines et le sens du contact. C'est malheureusement souvent négligé dans la formation des ingénieurs et dans la représentation que l'on donne du métier. Cela ne veut pas forcément dire être cool, sympathique et rigolo mais être conscient que tout le monde doit être bien au boulot pour faire du bon travail. Je crois que les ingénieurs s'en rendent de plus en plus compte.

Il fait avoir le sens de l'autonomie, l'initiative et la créativité mais on ne peut pas tout savoir et tout faire dès le départ. En fait, il faut être constructif et faire preuve de bonne volonté. La prise d'initiatives, par exemple, ce n'est pas forcément trouver soi-même la solution qui va révolutionner le projet. Cela peut simplement vouloir dire aller consulter une autre personne. Le plus important, c'est d'être ouvert et positif. Vous arriverez à plein de choses rien qu'avec ces deux qualités.

Quand on est ingénieur, il faut pouvoir être flexible sur ses horaires. En tant que chef de projets, il faut pouvoir être capable de donner un grand coup et de faire des heures sans les compter. Cela dépend des personnes mais aussi de votre motivation et de comment vous voyez votre carrière. Si vous êtes ambitieux et que vous voulez évoluer, cela passera obligatoirement par un plus gros horaire de travail.

Quelles sont les difficultés rencontrées ?

Nous venons de parler de l'autonomie et de l'initiative. Par définition, si vous êtes chef de projet, la décision et l'impulsion doivent vous revenir. C'est parfois un peu fatiguant. Nous sommes parfois un peu livrés à nous-mêmes. On se retrouve avec trois personnes à travailler sur un projet et un problème précis. Chacune a une idée très différente de la solution à apporter et vous devez trancher alors que, comme souvent en mécanique, les trois solutions se valent. Vous devez décider et surtout ne pas faiblir, être suffisamment fort et confiant pour vous en tenir à votre décision. Sinon cette décision qui doit se prendre en une heure, se prend finalement en deux semaines. C'est une qualité à avoir pour le chef de projet : la capacité de prendre des décisions et de s'y tenir.

Il est également critique de bien faire passer les informations. Le manque de communication est pour moi la première source de conflits quand on a un projet. La plupart du temps, ce n'est pas de la mauvaise volonté. On oublie ou alors on pense que ce n'est pas utile pour différentes raisons. Pour peu que l'information soit importante, le dessinateur peut partir sur un mauvais concept pendant plusieurs jours et c'est autant de journées de travail qui sont perdues. La communication, c'est central mais ce n'est pas uniquement lié aux qualités de l'ingénieur. C'est aussi lié à l'organisation de la société dans son ensemble.

Parfois aussi cela paraît tellement évident alors que ce n’est pas le cas pour tout le monde. C’est pourquoi il m’arrive de faire de l’excès de zèle et de transmettre des infos qui semblent évidentes. Je me doute que la personne le sait mais je ne peux pas prendre le risque de me tromper. Je peux me retrouver en face d’une personne qui pense que je le prends pour un crétin. Il n’est pas facile de trouver la bonne limite. 

Pour anecdote, je me souviens avoir fait livrer deux chariots tout à fait identiques au client. Sur chaque chariot était fixée une pièce avec des vis. J’avais demandé à l’ouvrier qui l’envoyait d’enlever cette pièce parce qu’elle gênait pour le transport et de la scotcher dessus. Le problème, et je n’ai pas pensé à le lui dire, c’est qu’il a pris les vis des deux pièces et les a mises sur le même chariot. Ce qui veut dire que, lors de la réception chez le client, si un chariot part dans un coin et l’autre dans un autre, l’ouvrier ne retrouvera plus les vis. Il faut trouver un bon équilibre entre tout ce qui doit se transmettre et tout ce qui n’a pas besoin d’être transmis. 

Quelle est l’importance de la formation continuée ? 

C’est primordial. J’ai eu deux formations depuis que je suis ici. La première présentait une méthode de calcul en « éléments finis » pour faire des pré dimensionnements. La seconde portait sur l’utilisation d’un contrôleur, c’est-à-dire une sorte d’ensemble de cartes électroniques à programmer. Trop souvent les entreprises voient la formation continuée comme une perte de temps. Alors que toute formation suivie par un employé est un gain pour l’ensemble des travailleurs. Il faut en faire un maximum. 

Le métier a-t-il évolué ? 

Dans ma situation, il est difficile de s’exprimer sur le métier. Par contre les outils ont énormément évolué. Le logiciel « éléments finis » par exemple existe depuis peu. Non seulement les outils sont récents mais ils sont de plus en plus puissants. Cela vaut aussi pour le dessin. Nous sommes passés du dessin en 2D (2 dimensions) au dessin en 3D (3 dimensions). C’est un changement énorme au niveau de la conception des projets.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.
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