Pierre Gosselin,
Technicien de laboratoire

Que serait un laboratoire de recherche sans les techniciens, "mémoires" des lieux, qui font tourner les machines et qui restent là quand les chercheurs s'en vont sous d'autres cieux? Interview de Pierre Gosselin, technicien dans un laboratoire de recherche fondamentale en chimie biologique et biologie moléculaire à l'UCL.

En quoi consiste votre travail ?

Le rôle du technicien de laboratoire est d'assister les chercheurs dans leurs travaux de recherche. Dans ce service, nous sommes six techniciens, et chacun fait plus ou moins équipe avec un chercheur. Moi, je suis attaché au chef de service, et j'effectue toutes les expériences nécessaires à ses travaux.

Notre laboratoire étudie, entre autres, certaines protéines transporteuses qui se trouvent dans la membrane des cellules végétales et qui permettent le prélèvement de métabolites. Nous effectuons donc des modifications génétiques sur le gène correspondant à cette protéine, dans des plantes de tabac. Selon les cas, je peux faire moi-même la transformation génétique, semer, récolter les plantes, broyer les feuilles, faire des centrifugations différentielles pour séparer les organites de la cellule, puis faire différentes analyses en fonction de ce que l'on veut étudier. Bref tout le travail, de A à Z.

Les doctorants qui effectuent leur thèse dans le service font généralement leurs manips eux-mêmes, mais parfois ils doivent partir à l'étranger, ou partir avant que leur sujet de thèse ne soit terminé. Alors je termine la série d'expériences à leur place, pour qu'ils aient des résultats complets.

Il y a-t-il une bonne complémentarité entre le travail des chercheurs et celui des techniciens ?

Oui, d'une part, nous déchargeons les chercheurs de leurs manipulations, pour qu'ils puissent se consacrer à la lecture scientifique, à l'analyse de leurs résultats, ou à donner cours, etc. D'autre part, comme nous maîtrisons les techniques, puisque nous le faisons tous les jours, c'est souvent nous qui les apprenons aux jeunes doctorants et aux stagiaires quand ils arrivent au labo.

Et à l'inverse, d'autres chercheurs, qui arrivent de l'étranger, nous apprennent leurs nouvelles expériences. Nous jouons un rôle de relais; nous apprenons de ceux qui ont été à l'étranger comment améliorer nos procédures et quand ils repartent, nous pouvons reproduire leurs expériences et propager les nouvelles techniques ici. On s'enrichit avec chaque passage! Il y a ici des personnes qui viennent de tous les pays du monde: de France, de Russie, de Pologne, d'Argentine, du Brésil, de Chine, du Maroc, du Cameroun, ... C'est un mélange de cultures!

Quelles études avez-vous faites ?

J'avais d'abord commencé à étudier la chimie à l'université, mais cela n'a pas marché. Alors je me suis tourné vers le graduat, à l'Institut Paul Lambin à Bruxelles. J'avais le choix entre deux options, chimie industrielle et biotechnologie et ... j'ai choisi chimie industrielle! La biotechnologie ne me tentait pas vraiment à cette époque! Mais en dernière année on devait quand même faire un stage dans l'autre option, et j'ai donc passé plusieurs mois dans ce labo-ci, qui m'ont bien plu. Et puis le hasard a fait que la personne avec qui j'avais travaillé a dû partir à l'étranger.

J'ai aussitôt posé ma candidature (alors que j'attendais la réponse pour un autre poste dans l'industrie, que j'avais de fortes chances d'obtenir). Et j'ai été retenu! Donc j'ai eu mon diplôme en juin et j'ai commencé ici dès le mois de juillet, pour un mandat de 2 ans, qui a été prolongé depuis. Cela fait maintenant 10 ans que je travaille dans ce laboratoire.

Pourquoi avoir préféré l'université à l'industrie ? On est pourtant mieux payé dans l'industrie ?

Je me suis dit que c'était un atout de pouvoir travailler deux ans dans un labo de recherche universitaire, et que je pourrais tout aussi bien aller travailler dans l'industrie par la suite. L'industrie reste une possibilité séduisante, mais pour le moment je ne me pose pas la question!

Quels sont les avantages et les inconvénients du métier ?

L'ambiance est excellente, je m'entends très bien avec mon chef de service, et c'est très important, parce que gagner 10.000 francs de plus et partir tous les matins avec des pieds de plomb, non merci! Evidemment, l'industrie c'est attirant, on y gagne mieux sa vie, mais avec ces multinationales américaines, on ne sait jamais de quoi l'avenir sera fait! J'ai aussi la chance d'avoir un travail qui n'est pas routinier, d'être dans un service, et avec un chercheur, qui me laisse faire beaucoup de choses différentes, ce qui me convient. Il y a des gens qui font la même manipulation toute la journée, et qui aiment ça! Dans le privé, le risque est beaucoup plus grand de tomber dans la routine, mais je connais des gens qui font ce choix pour ne pas avoir trop de responsabilités.

Pouvez-vous décrire une journée type ?

J'arrive tôt, mon chef de service aussi, et nous faisons le point sur les résultats de la veille et sur ce que nous allons faire le jour même, ou pendant la semaine. Cela prend environ 30 - 45 minutes, après quoi il s'en va à ses occupations et je travaille seul, autonome, pour toute la journée. A ce moment-là, je commence mes expériences, qui durent un jour ou plusieurs jours selon les cas. Je prends ma pause repas pendant un temps mort dans l'expérimentation, par exemple quand il y a une heure d'incubation. Ce n'est jamais à la même heure.

En fin de journée, quand on a les résultats, il y a le travail d'analyse, la rédaction des notes, etc. Dans les moments creux, on s'occupe du travail de maintenance, de la préparation des réactifs pour les autres expériences, etc. Il y a aussi des moments qui permettent de bavarder avec les collègues! C'est très chouette ! On est tout le temps à la paillasse (mot de jargon pour désigner la table de labo) mais on marche aussi beaucoup ; pesées dans la salle des balances, centrifugations dans la pièce des ultracentrifugeuses, etc., ce qui rend le métier très fatigant, très physique, contrairement aux apparences.

Avez-vous des horaires contraignants ?

Non, les horaires sont très souples: on fait ce qu'on veut, du moment que le travail est fait. Moi, j'arrive très tôt, parce que je conduis mes enfants à l'école et à la garderie, et je repars tôt également. C'est très rare que je doive revenir en dehors des heures, contrairement aux chercheurs. Mais cela m'arrive, et alors parfois je prends mes enfants avec moi : ils adorent! Ils sont fascinés par l'ambiance du labo.

Quelles sont les qualités nécessaires pour faire ce métier ?

Il faut être très ordonné, précis, organisé, méticuleux, propre et soigné. Le chercheur qui utilise les résultats des expériences publie parfois son article un ou deux ans plus tard, et donc il est primordial de pouvoir retrouver exactement les résultats d'analyses obtenus tel jour, avec telle expérience, et de pouvoir retrouver les échantillons correspondants, qui sont congelés. Il est aussi indispensable de maîtriser l'anglais technique, parce que tous les protocoles expérimentaux se font en anglais, et que tous les doctorants étrangers qui sont chez nous parlent généralement l'anglais.

Participez-vous aux publications scientifiques des chercheurs ?

Généralement, nous faisons les graphiques pour les publications des chercheurs, qui, eux, s'occupent évidemment des aspects théoriques. J'aimerais pouvoir m'intéresser plus à ces aspects, mais les chercheurs n'ont pas toujours le temps de nous expliquer le fond de la théorie. Et puis il faut aussi reconnaître que ce sont parfois des matières extrêmement complexes et que nous n'avons pas les connaissances pour les suivre dans tous ces développements.

Estimez-vous que vous avez été bien formé par vos études ?

Oui, je suis très satisfait de mes études. L'école que j'ai fréquentée a la réputation d'être très exigeante, et même s'il m'est arrivé d'en baver pendant mes études, je reconnais à présent que c'était justifié. J'y ai appris une rigueur qui me sert tous les jours.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.
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