Thierry Engels,
Responsable de projet en photogrammétrie

Thierry ENGELS est responsable de projet chez WALPHOT. Née en 1973 à Seraing, cette société de photogrammétrie a déménagé à Jambes (Namur) en 1988.

« Avec l'évolution vers le numérique, il est clair que l'on misera davantage dans le futur sur des personnes ayant des connaissances en matière d'informatique et de traitement d'images. »

Quelle est votre formation ?

Je suis géographe et j'ai également fait des formations complémentaires, notamment en informatique. On demande aux personnes qui ont des responsabilités ici des compétences dans le domaine géographique et agronomique. Les principaux utilisateurs des données que nous produisons travaillent en effet dans ces domaines-là. Mais il faut également des compétences en informatique car celle-ci s'est développée très fortement depuis 15 ans au sein de nos activités.

Votre formation vous a-t-elle bien préparé à travailler dans ce type de société ?

Oui. Mais il n'y a pas de formation spécifique. C'est un domaine assez particulier. On a une gamme de personnel qui a des origines diverses : ingénieurs, agronomes, géographes, informaticiens, dessinateurs, topographes,...

Quel regard portez-vous sur le domaine dans lequel vous travaillez ?

Personnellement, je suis arrivé chez WALPHOT en 1992. Au départ, en 1973, c'était une société qui faisait de la photo aérienne pour établir des cartes à grande échelle. Mais la photo aérienne n'est que la source initiale des données que nous traitons. Ce n'est pas l'activité principale en volume de personnel ni en temps de travail. C'est par contre une activité essentielle puisque c'est la qualité des photos qui détermine la qualité de tout le travail qui suit.

Quelles sont les particularités de la photo aérienne ?

Par rapport aux autres activités photographiques, l'objectif de la photo aérienne est de faire des mesures à partir d'éléments présents sur les photos. Ces photos étant déformées, il y a toute une série de problématiques spécifiques que nous traitons et qui se rapportent à la photogrammétrie, c-à-d la mesure scientifique ou technique sur des clichés aériens.

Quand a-t-on recours à la photo aérienne ?

On y a recours dans de nombreuses circonstances que le grand public ne connaît pas forcément. Toutes les cartes utilisées pour aller se balader notamment en montagne sont réalisées à partir de photos aériennes ou de photos satellite. Il y a aussi des cartes plus spécialisées, par exemple pour des sociétés qui posent des câbles sous les trottoirs (Belgacom), qui installent des pylônes, des tuyaux d'eau, des câbles électriques. Ces cartes de grande précision sont faites essentiellement par photo aérienne.

Quels travaux vous sont le plus souvent demandés ?

La plupart du temps, ce sont des travaux photo qui sont intégrés dans un processus de cartographie. On a fait quelques activités purement photographiques pour des personnes qui veulent des clichés aériens de leur usine, de leur bâtiment, de leur quartier mais cela reste très anecdotique. On fait essentiellement de la photo aérienne pour faire de la cartographie.

Qui retrouve-t-on parmi vos clients ? Beaucoup d'institutions ?

Oui. Nos principaux clients font, publient ou utilisent des cartes, donc principalement des organismes institutionnels. On peut citer le Ministère de l’Équipement et des Transports au niveau des routes, l'Aménagement du territoire, le Ministère de l'Environnement, de l'Agriculture ainsi que toute une série d'organismes régionaux ou fédéraux comme l'Institut Géographique National, l'Armée,... Au niveau privé, une société comme Belgacom est un grand utilisateur des cartes réalisées par la Région Wallonne. Enfin, on a également les principaux impétrants (électriques, câbles, tuyaux d'eau,...)

Existe-t-il beaucoup de sociétés actives dans ce domaine ?

En Belgique, il y a quatre ou cinq acteurs dans le domaine de la photo aérienne. C'est un marché très spécialisé qui connaît une compétition importante et assez dynamique parce que les techniques se modernisent rapidement.

Quels investissements la photo aérienne vous demande-t-elle en termes de temps et de matériel ?

La prise de vue aérienne dans une finalité cartographique est un domaine où les investissements en matériel sont très importants parce que le marché est hyper spécialisé. C'est du matériel très spécifique qui doit être calibré au niveau géométrique de manière extrêmement précise. Mais ce matériel revient excessivement cher. Pour donner un ordre de grandeur, un appareil photo ou un objectif coûte aussi cher que l'avion bimoteur dans lequel on installe ce matériel !

Ces coûts sont-ils de plus en plus élevés ?

En soi, non. Toutefois, on voit apparaître y compris dans les systèmes aériens des technologies numériques qui, en investissement, sont très coûteuses. C'est de l'ordre d'un million de dollars pour un système numérique opérationnel.

Est-ce un matériel qui se déclasse rapidement ? Sommes-nous dans une période charnière ?

Oui, la transition vers le numérique indique une période charnière. C'est important mais il y a eu en permanence des évolutions techniques. On est passé par exemple de systèmes de caméras fixes à des systèmes qui intègrent des corrections de mouvements de plus en plus fines. Le matériel évolue. Mais il faut savoir aussi que, pour garantir des précisions - ce qui est l'objectif premier de la cartographie -, il est nécessaire de connaître la déformation induite par les objectifs. Donc, tous les ans ou tous les deux ans, il faut recalibrer ces objectifs et éventuellement les remplacer.

Pourriez-vous nous décrire une journée-type ?

C'est très variable. Moi, je gère les projets à la fois au niveau de l'aspect commercial et prospection qui précède la commande. Je me charge aussi de la mise en route de ces projets et de l'organisation de la production. Ce sont en effet souvent des travaux spécifiques avec un cahier des charges bien précis. Donc, il faut organiser tout cela et faire des plannings.

La photo aérienne n'est pas la principale activité de WALPHOT. Quelles sont les autres ?

Il y a deux choses. D'abord, la photo est la partie essentielle pour faire de la cartographie mais on fait des cartes à partir d'autres documents, tels que des images satellite ou des capteurs infrarouges. On a également des capteurs qui permettent de faire des mesures de hauteur (ce sont des lasers aéroportés) et des scanners aéroportés. Mais on a aussi une activité qui s'est développée de manière considérable ces 5 ou 10 dernières années : la mise en place de systèmes d'information géographique. Il s'agit d'environnements informatiques (logiciels) et architecturaux qui permettent d'utiliser les données. De plus en plus souvent, les citoyens peuvent se servir de cartes non seulement sur support papier mais aussi sur ordinateur grâce aux outils spécifiques que nous mettons en place. A l'heure actuelle, l'informatique représente 30 à 50% de notre activité tandis que la cartographie s'est réduite un peu tout en restant importante.

Pour vous, c'est quoi une photo réussie ?

C'est une photo à partir de laquelle on peut obtenir une excellente précision géométrique et dans laquelle on peut distinguer tous les détails que l'on cherche à obtenir. En fait, c'est une photo qui est bien piquée, bien contrastée et qui permet également de garantir une géométrie parfaite.

Quelle différence faites-vous entre photo aérienne et photogrammétrie ?

La photo aérienne, c'est simplement la source de données. En pratique, on prend les photos et à partir de ces clichés aériens, on fait de la photogrammétrie. Celle-ci est simplement le terme qui désigne la mesure métrique (la mesure de précision) qui est faite sur les clichés. En photo aérienne, on réalise très souvent les photos en stéréoscopie, c-à-d de manière à avoir le territoire presque verticalement. Chaque partie de ce territoire est prise deux fois avec une distance entre les points de vue qui permet, en observant chaque partie sur chacune des deux photos, d'obtenir un résultat en relief. En définitive, c'est l'utilisation de la stéréoscopie qui permet de mesurer les hauteurs des bâtiments, des terrains,...

En quoi consiste l'orthophotoplan ?

C'est une représentation cartographique prise à partir d'une photo aérienne. La distance entre les objets que vous photographiez et vous est variable. Quand un avion survole une colline et prend une photo, la colline sera plus près de l'avion, donc l'échelle sera plus grande que celle de la vallée située un peu plus loin. Sur une photo aérienne, on ne sait pas mesurer directement avec une règle. Il faut d'abord corriger toute déformation due à la distance entre ce que l'on photographie et la position de l'objectif. En fait, l'orthophotographie est une photo aérienne corrigée et reprojetée dans un système cartographique de manière à pouvoir la superposer à une carte et faire des mesures qui sont correctes dans toutes les directions.

Quelles difficultés rencontrez-vous le plus souvent dans l'exercice du métier ?

La principale difficulté, c’est la météo ! Pour faire de la photo aérienne, il ne faut pas qu’il y ait de nuages, y compris au dessus de l’avion vu que la clarté doit être suffisante. Par exemple, s’il y a des cirrus, il n’y a pas assez d’ombre, donc les contrastes ne sont pas assez grands. Cela implique de voler dans de très bonnes conditions météo: pas de nuages mais du soleil. Mais quand il y a du soleil, le temps est un peu brumeux. Les périodes durant lesquelles on peut prendre de bonnes photos aériennes sont très rares : on compte habituellement 10 à 15 jours par an. La période fin de l’hiver-début du printemps est déterminante car non seulement le soleil est suffisamment haut dans le ciel mais aussi la visibilité est excellente en raison de l’absence de feuilles sur les arbres. Ces quelques jours par an sont la période idéale pour faire de la cartographie. L’autre période propice, c’est l’été et elle sert à faire de l’orthophotographie.

Certaines périodes de la journée sont également intéressantes, je suppose…

Bien sûr ! On doit voler quand le soleil est haut dans le ciel. Pendant la période de printemps, cela laisse deux ou trois heures maximum aux alentours de midi. En été, c’est un peu plus long mais quand les ombres sont trop basses, il fait un peu plus noir et, par conséquent, on ne sait pas voler. En conclusion, les périodes sont limitées dans le temps. Il est impossible de réaliser chaque année des centaines de milliers de photos de toute la Belgique !

Que vous inspire l’apparition des technologies numériques ?

C’est évidemment une technologie d’avenir. Au point de vue technique, il y a potentiellement des avantages : les prises de vue ne doivent plus être traitées chimiquement par des procédés de développement photographique. On a directement une image qui est numérique donc on perd moins en qualité. D’un autre côté, il faut se rendre compte que les photos aériennes n’ont pas du tout le même format par rapport à ce que l’on trouve dans le commerce. Un négatif de film aérien fait 23 cm de large, soit au moins 10 X la taille d’une pellicule normale. Quand on veut traiter cela numériquement, on passe ce film dans un scanner qui permet d’avoir une résolution de 12 000 pixels sur 12 000 pixels et il faut savoir que les capteurs actuels numériques ne permettent pas encore d’atteindre cette dimension d’image en une seule fois. Il existe différentes possibilités techniques mais ce n’est pas encore tout à fait parfait. On est vraiment dans une période de transition. Chaque année, il y a des nouveautés au point de vue technologie numérique. Au niveau aspect photographique, les résultats sont pour l’instant excellents en comparaison à la photo classique tandis qu’au niveau géométrique, il reste encore des interrogations qui seront levées d’ici un an ou deux.

Pour l’instant, vous utilisez toujours l’argentique ?

Essentiellement. Mais on a déjà travaillé depuis plus d’un an sur différents systèmes numériques. On a fait des tests, des projets complets en numérique et, pour certains usages, cela correspond parfaitement. Aujourd’hui, les numériques ne remplacent pas encore toutes les gammes produites en argentique. Comme ces nouvelles technologies coûtent très cher, nous devons évaluer la nécessité d’attendre encore un peu ou de basculer dès à présent d’un système vers l’autre.

Actuellement, combien de photographes travaillent pour WALPHOT ?

Pour une société comme celle-ci avec plusieurs dizaines d’employés, nos besoins en photographes ne sont pas énormes. Et avec l’évolution vers le numérique, il est clair que l’on misera davantage dans le futur sur des personnes ayant des connaissances en matière d’informatique et de traitement d’images. Actuellement, nous avons un seul photographe et nous sommes en train de le former au numérique.

Quels conseils auriez-vous envie de donner à un jeune qui voudrait travailler dans une société comme la vôtre ?

Nous avons les mêmes attentes vis-à-vis de tout le monde, photographe ou non. Il faut être capable de faire des choses que l’on n’a pas vraiment apprises à l’école. On demande aux gens d’être souples, de pouvoir changer de technique et de résoudre des problèmes nouveaux.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.
Ce site web utilise des cookies à des fins d'analyse ou d'expérience utilisateur. En savoir plus