Anonyme, Procureur général

Interview réalisée en janvier 2009

Notre témoin, Procureur Général auprès d’une Cour d’appel, n’a pas toujours été un inconditionnel du Droit et porte un regard sans complaisance sur l’appareil judiciaire.

Vous avez eu un parcours plutôt atypique pour un juriste…

Oui, ma vocation première n’était pas d’être magistrat mais journaliste. J’ai d’ailleurs été journaliste indépendant pendant 5 ans, après mes études. Mais, comme je n’ai pas réussi à devenir grand reporter, je suis retourné vers le Droit et le barreau.

Comment s’est passé votre parcours professionnel au sein de la magistrature ?

J’ai d’abord été avocat pendant 5 ans, puis je me suis intéressé au parquet. J’y ai donc effectué un stage bénévole. Peu de gens savent que cette possibilité existe mais j’encourage très fortement les juristes à le faire. On y acquiert une vision d’ensemble du monde du Droit fort précieuse pour la suite de sa carrière. Bref, ça m’a plu et j’ai posé ma candidature. J’ai donc été nommé substitut du Procureur du Roi à Charleroi où je m’occupais de banditisme. Ensuite, je suis passé à Mons où je suis successivement devenu Avocat Général, Procureur du Roi et, pour finir, Procureur Général.

Etes-vous arrivé au sommet de votre carrière ?

Oui, dans 4 ans, j’arrêterai complètement pour me consacrer à la photographie. Je ne ressens ni amertume, ni angoisse. Il faut savoir se retirer à temps. C’est d’autant plus facile pour moi que le Droit n’était pas ma passion première, comme je l’ai dit.

Que garderez-vous comme sentiment général sur votre parcours professionnel ?

Il y a une certaine analogie avec la profession de médecin. C’est un métier difficile mais passionnant. En tant que magistrat du parquet, nous sommes confrontés à des drames humains parfois insoutenables. Pas seulement au point de vue pénal, d’ailleurs. Les problèmes de gardes d’enfants sont parfois tout aussi déchirants. Nous touchons la réalité humaine au plus près. C’est souvent dur mais il faut savoir dominer ses émotions, tout en faisant preuve de sensibilité et de compassion. Le procès n’amène pas seulement la sanction mais aussi une forme de réparation.

Il n’en reste pas moins que le fossé entre la Justice et le citoyen est bien réel…

Oui, il existe et c’est en grande partie la faute de l’institution judiciaire elle-même. Avec son langage hermétique, ses rites… la Justice apparaît souvent comme calfeutrée dans sa tour d’ivoire. C’est totalement vrai, même si ça change lentement. Pour ma part, je me suis toujours employé à jeter des passerelles entre ces deux mondes si inextricablement liés et pourtant trop souvent si éloignés.

On parle pourtant de supprimer le jury populaire des Cours d’assises…

Je n’en suis absolument pas partisan ! C’est un sujet très controversé mais ceux qui réclament cette abolition n’ont jamais mis un pied dans une Cour d’assises. Avec le jury populaire, c’est le citoyen qui rentre dans les prétoires et c’est une excellente chose. Car quiconque a fait partie d’un jury conserve, à tout jamais, une vision de la Justice autre que celle qu’il avait avant d’entrer dans le box des jurés. Tout cela participe d’une saine démocratie, le juré pouvant mesurer les difficultés auxquelles nous nous heurtons mais aussi vérifier si les enquêtes ont été bien faites, par exemple.

Quel est pour vous le rôle rempli par le magistrat dans l’organisation sociale du pays ?

La finalité de la Justice n’est pas de réprimer pour le plaisir de réprimer. Son but est de remettre l’individu fautif sur les bons rails.
Le magistrat a donc un rôle social important à remplir juridiquement et humainement. Si les magistrats ne devaient avoir que deux qualités, ce serait : bon sens et humanité. Les études sont nécessaires, bien sûr, mais elles ne sont qu’une étape. Le droit est en perpétuelle mutation et demande une mise à niveau constante dans la branche que l’on s’est choisie.
Cependant, je maintiens que le magistrat ne doit pas être un fin juriste. Comme pénaliste, j’ai des connaissances de base que j’entretiens mais je m’occupe plus de faits que de droit.

Quel serait, dès lors, le parcours idéal pour un magistrat ?

Pour moi : quelques années de barreau, quelques années de parquet et puis seulement postuler comme juge. A mon sens, il lui faut l’expérience de l’avocat et du procureur qui sont ses interlocuteurs privilégiés, afin de comprendre et de bien appréhender les difficultés qu’ils rencontrent. D’une manière générale, je ne suis pas favorable aux «baby» juges. 

C’est une fonction qui nécessite une grande expérience de vie et une non moins grande expérience professionnelle pour être exercée. Le système actuel est plus sélectif qu’il y a quelques années. Il n’est pas parfait mais limite fortement la politisation que l’on a connue il n’y a pas si longtemps, grâce à l’exigence de posséder une expérience professionnelle avant de passer le concours, lui-même très sélectif.

La Justice est-elle toujours le parent pauvre de l’État belge ?

Non. Il y a une nette évolution depuis quelques années. De gros efforts de modernisation ont été faits, tant au niveau des bâtiments qu’au niveau de l’informatisation, par exemple. Jamais je ne me retrancherai derrière des arguments financiers pour justifier la mauvaise réputation de notre institution judiciaire. Je pense, notamment, qu’il nous appartient de faire un très gros effort pour remédier à notre inacceptable lenteur. Doubler le nombre de magistrats n’y changera rien. C’est à nous de retrousser les manches de nos toges pour résorber l’arriéré judiciaire.

A quoi attribuez-vous cette lenteur ?

Les causes sont diverses : manque d’effectif policier, manque d’experts…
Nous autres, magistrats, ne sommes pas toujours nécessairement responsables mais chacun des maillons de la chaîne judiciaire doit balayer devant sa porte et arrêter de se plaindre. Personnellement, je suis très favorable à la procédure accélérée. Ce n’est pas applicable à tous les cas mais elle permet souvent une réponse juste et mesurée à une infraction. Le but ultime de la Justice est d’assurer la liberté de nos concitoyens.
Elle se doit d’apporter des réponses nuancées et humaines, tant vis-à-vis de la victime que de l’auteur qui demeure un être humain, quoi qu’il ait fait. Je suis persuadé que la Justice a toujours eu et conservera toujours un rôle fondamental dans toute société. Mais elle n’est qu’une oeuvre humaine, rendue par les hommes. Elle n’est donc fatalement pas parfaite et ne reflète que les valeurs d’une époque déterminée à un endroit précis.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.