Docteur Jean-Pol Beauthier,
Médecin légiste

Interview réalisée en janvier 2020

Qu’est-ce qui vous a amené à vouloir exercer ce métier ?

La passion de la médecine tout simplement, l’amour de l’anatomie, de la physiologie, de l’examen de la personne, la nécessité d’aller jusqu’au bout des choses dans la compréhension des mécanismes pathologiques.

Quel a été votre parcours de formation ?

J’ai suivi mes trois candidatures aux Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur, ensuite quatre années de doctorat en médecine à l’UCL – Leuven à l’époque. Puis, j’ai poursuivi quelques années de médecine générale, discipline absolument passionnante pour le contact du patient. Tout en continuant bon gré mal gré la médecine générale, je me suis spécialisé en médecine d’expertise à l’Université de Liège (licence spéciale). Par la suite, licence spéciale en médecine légale à l’Université libre de Bruxelles.

Quel est votre parcours professionnel ?

J’ai commencé en tant que médecin généraliste en 1975. Ensuite, j’ai débuté dans l’enseignement en 1976, en donnant des cours d’anatomie et de physiologie en supérieur jusqu’en 2011. Quelques années après, j’ai pratiqué la médecine légale et l’expertise médicale judiciaire en même temps que l’enseignement. Ce n’est qu’en 1984 que j’exercerai la médecine légale et expertise à temps plein.

J’ai aussi assumé la fonction de professeur de médecine légale à l’Ecole Régionale et Intercommunale de Police de Bruxelles, ainsi que professeur de médecine légale à l’Académie Nationale de Police (ANPA). J’ai suivi des cours de recyclage chez les magistrats à l’Institut de Formation Judiciaire au SPF Justice. Actuellement, je suis toujours professeur de médecine légale à l’Université Libre de Bruxelles et plus particulièrement, je suis responsable du Master spécialisé en Médecine légale. Je suis aussi enseignant en dommage corporel à l’ULB.

Durant quelques années, j’ai été maitre de stages à l’UCL et à l’ULg. Longtemps, j’ai été secrétaire général de l’Association Belge des Médecins spécialistes en Dommage Corporel. J’ai également collaboré au département d’Anthropologie de l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique. Dans mon parcours, j’ai aussi assuré la fonction de président honoraire de la Société royale de Médecine légale de Belgique ; j’ai été Docteur Honoris Causa Forensic Anthropology Society of Europe-expert level 1 ainsi que professeur invité au Collège Belgique et membre du Collège des Alumni (Académie royale de Médecine de Belgique). 

Que faites-vous concrètement dans votre travail ?

Dans mon travail, je rencontre des victimes à la demande du Parquet ou du magistrat instructeur, en matière pénale. Étant désigné en tant qu’expert judiciaire par les cours et tribunaux, je suis régulièrement amené à réaliser des expertises. Sur réquisition des magistrats instructeurs, je pratique des autopsies médico-légales. L’enseignement fait aussi partie de mon travail quotidien. Je mène également des travaux de recherche au sein de notre unité de médecine légale et d’anthropologie médico-légale, intégrée au Laboratoire d’Anatomie, Biomécanique et Organogénèse (LABO), campus Erasme, à l’Université Libre de Bruxelles. Je collabore intensivement avec mon éditeur De Boeck Supérieur pour la traduction d’ouvrages d’anatomie. Actuellement, je me consacre à la rédaction de la seconde édition de notre Traité d’Anatomie Palpatoire en trois volumes ainsi qu’à la préparation de la troisième édition du Traité de Médecine Légale.

Avez-vous vu une évolution dans votre pratique professionnelle ?

Oui, bien sûr, grâce à l’apparition de nouvelles techniques en toxicologie et la transformation complète de la recherche des indices, des traces, de l’identification par les empreintes génétiques (ADN) en criminalistique à partir de 1987 à Charleroi. L’étude de la scène de crime a été totalement revue grâce à ces techniques ADN.

Y a-t-il pénurie dans votre spécialité ?

La pénurie est considérable. Il reste environ 20 à 25 médecins légistes actifs pour toute la Belgique.

Quelle est votre charge de travail hebdomadaire ?

De l’ordre de 70 heures par semaine : consultations, examens des personnes, rédaction des expertises, relectures, conclusions, etc. et, bien sûr, les autopsies.

Quel est votre cadre professionnel ?

J’ai un bureau au sein de l’Institut médico-légal Hainaut-Namur (Charleroi) et un autre au Palais de Justice à Charleroi.

Votre profession nécessite-t-elle des recyclages ?

Le recyclage est constant, la médecine étant fortement évolutive, surtout dans notre domaine (anatomie pathologique, physiopathologie, compréhension des mécanismes morbides, etc.)

Quels sont les aspects positifs de votre métier ?

Les aspects positifs de mon métier sont l’intérêt de la recherche perpétuelle de la notion de preuve ; le contact humain avec les victimes, les personnes agressées ou encore les personnes présentant des séquelles post-traumatiques tant physiques que psychiques ; mais aussi le côté multidisciplinaire de la profession qui intègre la médecine thanatologique (la science qui s’occupe de la personne décédée), la médecine clinique, la perfection des examens cliniques, les recherches bibliographiques ou encore le travail de laboratoire. 

Quels sont les aspects négatifs de votre métier ?

La disponibilité constante, jour et nuit, ce qui peut parfois être très contraignant, notamment dans le cadre de la vie familiale, des loisirs, etc.

Quelles sont les principales qualités pour exercer ce métier ?

La première qualité, c’est d’être médecin et proche du patient. Il s’agit aussi de savoir examiner convenablement le patient, être très bon propédeuticien. Il est fréquent que les gens nous disent : « Mais, docteur, jamais personne ne m’a examiné de la sorte ? ». Nos examens cliniques doivent en effet être reproductibles, sérieux et complets. Nos rapports d’expertise sont lus par d’autres médecins, des avocats, des magistrats, voire sont utilisés en Cour d’appel ou en Cour d’assises. C’est dire si le sérieux du travail est fondamental.

Sur le plan de la médecine légale, il faut être excellent anatomiste et savoir disséquer parfaitement, sans être dangereux pour les collègues qui sont autour de vous ! Il faut également être suffisamment compétent en physiologie, en physiopathologie, en anatomie pathologique macroscopique et microscopique.

Quant à ceux qui se spécialisent (ce qui est mon cas) en identification des personnes (par exemple, restes humains squelettiques ou identification en matière de catastrophes), il faut s’orienter vers une anatomie ostéologique très particulière, qui est l’anthropologie médico-légale, science assez récente, que nous avons développée dans notre équipe belge, compte tenu de nos activités au sein du DVI Belgium (Disaster Victim Identification).

Quels sont les autres professionnels avec qui vous travaillez le plus souvent ?

Lors de l’exploration des scènes de crime, nous travaillons systématiquement avec les policiers du laboratoire de police technique et scientifique. Idéalement, l’un ne travaille pas sans l’autre. Les enquêteurs judiciaires et les magistrats chargés du dossier sont, bien sûr, des interlocuteurs constants. Dans les affaires balistiques, nous collaborons avec les experts balisticiens. Dans des cas plus exceptionnels, ce sont les ingénieurs spécialisés dans les collisions de trains ou de véhicules automobiles ainsi que les experts spécialisés en matière d’incendie. Nous travaillons également en étroite collaboration avec le laboratoire de toxicologie dont nous faisons partie. En médecine légale clinique, les contacts sont fréquents avec les experts psychologues et psychiatres. Nous avons aussi d’excellents contacts avec les médecins généralistes, les médecins hospitaliers et avons des relations assez privilégiées et très efficaces avec les directeurs médicaux des hôpitaux qui nous aident considérablement dans notre quête de la preuve, de la vérité, ligne de conduite de tout travail d’expert qui se respecte et qui veut œuvrer de la manière la plus parfaite et la plus honnête possible.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.
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