Raphael Tarantino, Pédologue

Interview réalisée en novembre 2020

Qu’est-ce que la pédologie ? Si vous deviez résumer la discipline en quelques mots.

La pédologie c’est la science du sol. On va s’occuper de tout ce qui est lié à la surface. Au bout d’un mètre de profondeur, cela ne nous concerne plus.
De plus, la pédologie est liée à l’agronomie. Notre but est d’améliorer la vie de l’agriculteur. C’est néanmoins un domaine très vaste : on va avoir des pédologues spécialisés en pédogenèse (la naissance du sol), par exemple, mais aussi en cartographie ou encore en pédofaune (notamment à l’Université de Toulouse). Moi, je suis plus dans la branche biogéochimique : je m’occupe des échanges des atomes et les molécules entre la plante, le sol et l’eau.

En parlant de vous, est-ce que vous pourriez parler de votre parcours scolaire et professionnel ? 

J’ai un parcours atypique, surtout pour mon métier de technicien en pédologie. J’ai d’abord fait des études secondaires scientifiques puis j’ai tenté un master Bioingénieur à Gembloux. J’ai fait ma première, je l’ai ratée puis j’ai été en deuxième mais j’ai senti que ce n’était plus pour moi. Je me suis réorienté en baccalauréat en agronomie finalité biotechnologie et agro-alimentaire.  
J’ai eu un entretien d’embauche à l’Université de Gembloux dans un laboratoire qui s’appelle le BEAGx qui peut être considéré comme un bureau d’études de pédologues mais ils s’occupent, eux, des sédiments (tout ce qu’on peut trouver dans un ruisseau, un canal, un fleuve). Puis après un an, j’ai participé à un concours « Premier agent spécialisé – Groupe adjoint à la recherche ». Je l’ai remporté, j’ai été embauché et cela fait douze ans que j’y suis.

Pouvez-vous présenter votre lieu de travail ?

Je travaille à l’Université de Liège à Gembloux Agro-Bio Tech où on forme des bioingénieurs. Je travaille dans l’axe Échanges Eau-Sol-Plante : c’est la partie qui s’occupe des échanges moléculaires entre l’eau, le sol et la plante avec une spécialité chez nous portée sur le sol et la plante. 

Actuellement, vous travaillez sur une recherche particulière ?

Dans l’unité d’une université, ce sont les professeurs qui décident des recherches. On a deux professeurs : un qui s’occupe du cycle de la silice (ce qui compose le verre). Par exemple, dans une feuille de plant de maïs, on peut remarquer que c’est très dur : c’est à cause de la silice. Cela va empêcher les herbivores et les ravageurs de les manger. Comment et pourquoi le maïs prend le verre et pas une autre plante alors que cela pourrait renforcer ses défenses ? C’est comprendre comment se passe la distribution de la silice dans la nature. Il y a un travail sur le biochar aussi : c’est un charbon qui est fait à partir de déchets végétaux. Ce qui est bien pour les pays en voie de développement (notamment tropicaux et subtropicaux), c’est qu’ils n’ont pas de ressources mais ont plein de végétaux. Et donc, avec une certaine technique, on peut créer une sorte de charbon avec des déchets végétaux que l’on va épandre sur les champs car il a un pouvoir adsorbant. Ainsi, il va retenir les nutriments car, dans ces pays-là, il y a beaucoup d’humidité et donc un ruissellement de ceux-ci tandis que chez nous, il n’y a pas de problème, nos terrains sont très riches mais le problème c’est les polluants : nos sols sont très pollués. Tout le bassin liégeois et carolo est pollué à cause des industries lourdes qu’il y avait : le charbon ne va pas absorber les nutriments mais les polluants. Ce charbon est donc bon pour le sol belge ainsi que pour ceux étrangers. Un autre professeur s’occupe du phosphore dans le sol. C’est un élément essentiel du sol. Or, il y en a très peu en Wallonie et on ne sait pas pourquoi. On essaye de déterminer son cycle : pourquoi est-ce qu’on trouve du phosphore à un endroit et pas à un autre ?        
On travaille également sur les sites pollués, comme je viens de le dire. C’est un thème actuel avec les jardins potagers partagés qu’on voit de plus en plus, notamment les potagers urbains : tous ceux-ci sont pollués ! Il faut dépolluer, comprendre pourquoi c’est encore pollué, dans quel légume est-ce que cela se conserve, etc. Ce sont tout un tas de recherches universitaires car je travaille dans la recherche afin de trouver chaque fois ce qui ne va pas. 

Concrètement, quels sont les outils et expérimentations que vous utilisez dans le cadre de vos recherches ? 

C’est de la recherche, on fonctionne par phases. La première, c’est faire des observations : on va chercher des échantillons. On va se rendre sur un site pollué, on va utiliser une tarière (une sorte de vis qu’on enfonce dans le sol) pour obtenir un échantillon du sol. On le ramène au laboratoire, on le met dans une étuve à 40 degrés pour le faire sécher. Ensuite on va le broyer avec un pilon et un mortier en porcelaine (comme en cuisine) et le repasser dans un tamis de deux millimètres. Ainsi cela permet de plus facilement analyser le sol et tirer au maximum tous les atomes que l’on doit enlever.          
Une fois qu’il est sec, qu’il est broyé, on passe en laboratoire. On commence par une pesée puis on va extraire les molécules qui nous intéressent du sol.  Par exemple, si on veut connaitre la présence du fer dans le sol. On va injecter un produit qui va sortir le fer. On l’introduit dans une machine qui va permettre de mesurer les atomes de fer qui nous intéressent. 

Est-ce que vous travaillez plutôt seul·e ou en équipe ? 

Un peu des deux.    
Lorsque l’on est dans son laboratoire à faire ses analyses, on ne peut pas être plusieurs. Sur le terrain, pour l’instant, on est sur un énorme projet avec vingt techniciens. Là, on travaille en équipe. 

En parlant de collaborations : vous avez notamment mentionné l’Université de Toulouse et la pédofaune mais est-ce que vous développez des contacts en dehors du monde académique (médias, particuliers, etc.) ?

Alors, on n’est pas trop spécialisé pour les particuliers. On est concentré sur les recherches. Il y a des laboratoires qui font des analyses de sol pour les particuliers. On est les seuls propriétaires au monde de la carte des sols de Wallonie : si quelqu’un cherche à savoir le type de sol dans son jardin, on peut lui dire.  
Par exemple, il y a de plus en plus de particuliers en Belgique qui font des vignes et qui nous demandent des conseils à propos de leur sol, savoir s’il est bon ou non.    
Cela dit, en règle générale, en dehors du monde académique, c’est plutôt rare.     

Quels sont vos horaires de travail ? Sont-ils fixes ou flexibles ?

Moi, je suis technicien à la recherche. Les ingénieurs de recherche n’ont pas vraiment d’horaire. Moi j’en ai un, je suis fonctionnaire donc j’ai un horaire de fonctionnaire : 8-16,8-17. C’est très rare que l’on doive faire des heures supplémentaires. 

En général, quels sont les aspects positifs de votre métier ?

Ce qui est positif, c’est la diversité. Au-delà de mes activités de chercheur, j’ai une responsabilité envers l’université d’état, je suis responsable de certains auditoires, je donne certains cours de travaux pratiques, j’encadre les étudiants. C’est cette diversité qui est intéressante, il y a toujours plein de choses à faire. Je suis la personne-ressource au niveau informatique donc lorsqu’il y a un problème à ce niveau-là, on vient me voir. Je m’occupe des comptes des chercheurs, de tout ce qui tourne autour du bâtiment, etc.

À l’inverse, est-ce qu’il y a des inconvénients ? 

Les inconvénients, c’est la répétition de certaines tâches. On va sur le terrain, on prélève cinquante échantillons, cinquante analyses, etc. On répète cinquante fois la même chose. Alors après, je fais autre chose forcément mais c’est la vie des chercheurs, c’est comme ça. 

Quelles sont les qualités qu’il faut posséder pour exercer ce métier ? 

Je pense qu’il faut être polyvalent, on fait beaucoup de choses en même temps. Si on a peur du froid, d’être mouillé, c’est mort. Faut avoir un esprit scientifique : on peut te demander n’importe quoi, tu dois dire oui, tu te débrouilles. Il faut aller jusqu’au bout, ne pas avoir peur de relever des défis.
L’avantage, c’est qu’on ne travaille pas dix heures par jour mais lorsqu’il faut bosser, il faut bosser.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans ce métier ou ce domaine ?

Le mieux, c’est de s’inscrire dans des études dans l’environnement. Si on veut être technicien en pédologie comme moi, il y a des baccalauréats en agronomie orientation environnement. J’ai fait chimie, ça passe aussi mais en ayant le goût du dehors et de la nature sinon ce n’est pas possible. A l’université, il y a des études de bioingénieur ou des masters en environnement. C’est un métier en pénurie, on recherche beaucoup de techniciens en agronomie donc il y a pas mal d’entreprises qui engagent.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.
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