Claudine Maus, Scénographe

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Interview réalisée en novembre 1999  —  Interview 763

En 20 ans, les « méga » expositions ont réussi à attirer des centaines de milliers de visiteurs. Désormais, elles font partie des produits touristiques de très haute visibilité que toute ville souhaite accueillir sur ses terres. Citons « Cité Ciné », « Tout Hergé », « Tout Simenon », « J'avais 20 ans... », « C'est notre histoire » et plus récemment « C'est notre terre » qui a reçu le titre de « Best Touristical Event » pour l'année 2008.

Aujourd'hui, on ne peut plus monter une expo ou un musée sans l'intervention d'un scénographe. Merci de nous décrire ce qu'est la scénographie. 

Tout d'abord, il est faut rappeler que cette profession n'est pas protégée : n'importe qui peut se prétendre scénographe. Pour en venir à l'activité en tant que telle, il faut distinguer le scénographe opérant dans le monde du théâtre et celui qui évolue dans le monde muséal ou des expositions. Avant, on disait décorateur mais le rôle et le niveau d'intervention ayant évolués, on parle désormais de scénographe. Pour une expo, la scénographie consiste à mettre en scène le projet pensé par les concepteurs. 

En tant que scénographe, qu'elle a été votre part dans l'organisation d'une méga exposition comme « C'est notre terre » ? 

J'ai été responsable d'une zone particulière et bien ciblée dans le décor. Elle m'a été attribuée par les organisateurs de l'expo, la société «Tempora» pour laquelle je travaille depuis des années. D'autres parties du décor ont été confiées à d'autres concepteurs. Le but est d'éviter une certaine monotonie : les techniques étant différentes, le regard que nous portons sur une thématique étant particulier, propre à notre personnalité. Le visiteur peut ainsi passer d'une mise en scène à l'autre ce qui a pour effet de rythmer l'ensemble. En général, le scénographe est responsable d'un décor ou d'une thématique. 

Le choix de faire appel à plusieurs personnes peut s'imposer dans ce genre de grande et longue exposition - en mètres comme dans le temps- mais ce n'est pas obligatoire. Pour une autre expo, on peut être juste deux avec l'un qui va plutôt prendre l'aspect design, conceptuel de l'évènement comme le choix des vitrines et l'autre, la mise en scène des décors en tant que telle. Selon les délais impartis entre la conception du projet et sa réalisation, parfois très courts, travailler à plusieurs s'impose. D'autres choses peuvent être déterminantes : le fait que l'expo soit privée ou prise en charge par les pouvoirs publics. Dans ce cas, les contraintes ne sont pas les mêmes notamment en matières d'appels d'offres. Parfois, une même équipe prend en charge l'ensemble de l'expo ou il faut séparer le marché pour apporter la meilleure réponse à ce qui reste un processus de recherche et de création... Dans tous les cas, cela reste un travail d'équipe. Pour moi, c'est l'attrait premier de ce métier. 

Une méga expo peut-elle être pensée différemment selon l'ampleur qu'elle risque de prendre en tant qu'évènement touristique ? 

Cela ne me concerne pas. Si cela doit avoir un effet sur la manière de présenter le projet, c'est le souci des concepteurs de l'évènement. Mon rôle est de jouer l'interface entre les organisateurs et le visiteur. Je dois guider celui-ci. C'est tout. C'est vrai que l'on pourrait imaginer qu'hn « produit » touristique soit plus ludique donc volontairement plus accessible mais à titre personnel, je pars du principe que toute expo doit reposer sur un fond culturel et non du vide comme un simple débordement technologique. 

Dans le cadre d'une expo de grande envergure, justement que peut attendre l'organisateur d'un scénographe ? 

Ma contribution est de donner envie au visiteur d'aller toujours plus loin sans être exhaustive : une expo n'est pas un livre. Pour y arriver, je m'immerge dans le contenu et vois comment le traduire en ayant toujours en tête que le visiteur peut être un enfant, un senior, être seul ou en groupe, être issu d'une classe sociale donnée, à la recherche du renseignement pointu ou au contraire rétif à la lecture des notices explicatives jalonnant le parcours. 

En résumé, le thème doit être abordé de la façon la plus vraie de manière à ce que chacun y trouve son compte. Nous devons donc être assez imaginatifs que pour toucher un maximum de personnes à travers les supports audiovisuels, l'expérimentation, les objets etc. 

Quel est votre parcours personnel ? 

Après des humanités artistiques, j'ai fait des études de régendat en arts plastiques puis, après un passage dans le théâtre amateur, j'ai entamé des études à l'INSAS dans la section mise en scène de théâtre. Là, très vite, mon professeur de scénographie, Michel Boermans, m'a proposé de suivre des stages et de réaliser des décors de théâtre pour ses cours. 

Par la suite, au terme de mes études, j'ai été engagée comme assistante dans sa compagnie « Le théâtre du Ciel Noir ». J'y suis restée dix ans, tour à tour responsable de la régie, du casting, costumière, machiniste, etc. J'ai appris mon métier sur le tas dans le secteur théâtral aussi bien dans de grands théâtres dits « à l'italienne » qu'auprès de petites compagnies. Puis, le hasard de la vie a fait que j'ai eu l'occasion de mettre un pied dans le monde des expositions en devenant accessoiriste pour « Tout Simenon » avant de faire le grand saut avec « J'avais 20 ans... » en entrant chez « Euroculture », la société organisatrice. 

Actuellement, je travaille essentiellement pour « Tempora » avec qui je viens de terminer « C'est notre terre ». Cela dit, j'ai toujours travaillé sur les deux fronts, théâtre et expos, pour le secteur public plus ou moins bien subsidié comme le privé où la rentabilité prime et toujours, sur plusieurs projets à la fois. C'est une des caractéristiques de ce métier. 

Pour terminer, il faut aussi signaler qu'hne autre et nouvelle tendance dans le métier est de confier la scénographie d'un lieu à des architectes. Evidemment, c'est une autre façon d'appréhender les choses mais qui a ses limites. En France par exemple, pour rénover ou aménager un lieu, on doit faire appel à un scénographe et celui-ci est obligé de travailler à la source et en partenariat avec l'architecte. Cette synergie est une bonne chose. En Belgique, souvent le scénographe arrive en bout de course et cela peut être dommage car ce n'est pas tout de penser l'espace : il y a une autre dimension à apporter. On doit se mettre au niveau de l'oeil du visiteur, imaginer la succession des salles et cette approche peut, malheureusement, échapper au seul architecte. 

Quel regard portez-vous sur ce genre particulier que représente une méga exposition ? Quelles sont les limites que vous pourriez rencontrer ? 

J'ai eu la chance de démarrer avec « J'avais 20 ans... » qui fut à coup sûr un détonateur dans l'organisation de ce genre d'évènement. Pour la première fois, on se donnait des moyens gigantesques en financement, espace... pour monter un projet. Un projet complet avec l'image, le son, le mouvement, bref une petite révolution dans le secteur. Le concept de ces expos très pointues et soutenues par toute une équipe pluridisciplinaire présentait de solides bases scientifiques et attirait la toute grande foule. C'était un pari osé. Mais avec le temps, les attentes du public ont changé : l'omniprésence de l'internet et son flot d'informations en tout genre, l'impression de déjà vu, la tendance au « toujours plus » font que nous devons penser autrement la relation entre le visiteur et l'expo. 

Quel est votre statut ? 

Je suis salariée et bénéficie du système SMART qui me donne un statut particulier d'artiste. C'est sous ce statut que je suis engagée, par exemple, par des sociétés privées. A titre personnel, c'est la situation qui me convient le mieux car je n'aurais pas supporté de travailler avec le statut d'indépendante beaucoup trop risqué et trop précaire. Par ailleurs, cela me permet d'opérer sur plusieurs fronts à la fois, un véritable challenge mais tellement enrichissant. Cependant, je me dois de dire que nous devons parfois travailler beaucoup et pour rien: c'est le cas des projets qui sont soumis à des appels d'offre. C'est la loi du genre mais il faut le savoir et ne pas se décourager même si on a investi en temps et en rêves... Enfin, il y a parfois un temps assez long entre le lancement d'un projet et sa réalisation, jusque plusieurs années ! 

Quels conseils donneriez-vous à un jeune tenté par l'aventure ? 

Etre curieux, voyager, visiter des expositions, des musées, aller au théâtre mais aussi, selon moi, apprendre à bricoler, à mettre les mains dans le cambouis et aussi, bien maitriser l'outil informatique quand il s'agit de présenter des projets en 3D ou d'imaginer des visites virtuelles par exemple, sur un site internet. Nous devons penser, imaginer une mise en situation, la rendre vivante mais aussi savoir comment la concrétiser et lui donner corps de toutes les manières possibles. Cela dit, j'aime participer à la réalisation de mes projets mais il est des scénographes qui se contentent d'imaginer le concept, d'établir des plans avant de confier le travail à une équipe de techniciens. C'est selon sa personnalité. 

Côté études et avec le recul, je pense que c'est ma formation à l'INSAS qui m'a obligée à aborder toutes les facettes du métier, qui m'a le plus apporté. Pour tous ceux qui font des études en académies, écoles d'art,... je conseillerais de faire des stages dans des milieux différents, question d'élargir au maximum sa palette de savoir-faire et sa famille de contacts. Dans tous les cas, je crois que c'est un métier d'avenir à condition de ne pas se cantonner à une activité exclusive : il y a de plus de demandes et, de plus en plus de métiers sont créés. On a enfin pris conscience de la richesse que cela pouvait apporter dans un projet de musée, d'expo ou d'activité touristique. Désormais, l'activité de scénographe déborde largement du monde théâtral et c'est une aubaine pour le secteur.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.