Jean-Philippe de Cartier d'Yves,
Equipementier en petite hydraulique

Interview réalisée en janvier 2008

M. Jean-Philippe de Cartier d’Yves est équipementier en petite hydraulique depuis 10 ans.

Quel a été votre parcours professionnel ? Quelles fonctions avez-vous exercées jusqu’à aujourd’hui ?

Mes parents habitaient le long d’une rivière, la Mehaigne. A l’adolescence, j’ai commencé à m’intéresser aux moulins hydrauliques et aux moteurs hydrauliques. Je n’ai pas fait d’études à ce niveau-là. J’ai fait des études d’architecture d’intérieur. Avec passion, ma connaissance des moulins s’est approfondie au fil des ans, au fil des voyages, etc. J’ai réalisé toute une première carrière d’architecte d’intérieur. Ensuite, j’ai commencé une carrière bis avec un bureau d’architecture. A présent, je travaille toujours au bureau d’architecture et je suis fabricant de moulins. C’est un travail annexe. Ma passion pour les moulins est tout à fait libre, elle n’est pas écrasée par les charges de la vie, je ne compte pas les heures. Mon plaisir, c’est l’eau. La force de l’eau qui travaillemême quand on dort.

En quoi consiste votre activité au quotidien ?

Pour moi, la profession n’est pas au quotidien, elle est ponctuelle. Elle est très présente à certains moments de l’année. Quand j’ai un projet et que je dois le réaliser dans les meilleurs délais avec les meilleurs partenaires. La profession d’équipementier, c’est d’abord énormément de contacts avec les demandeurs. En moyenne, il y a un contact sur dix dont le projet se concrétise. Les gens rêvent beaucoup. Les moulins et l’eau font rêver les gens surtout en cette période de crise énergétique. Quelqu’un m’a un jour demandé de mettre un moulin sur la descente d’eau de sa gouttière. J’ai dû lui expliquer qu’il n’y avait pas assez d’énergie. Tout au long de l’année, je réponds à énormément de demandes d’information par téléphone et par e-mails. Je guide les gens dans leurs démarches administratives et dans leurs recherches. Le travail de recherche estimportant avant de faire quoique ce soit sur un site.

Comment se déroule la réalisation d’un projet ?

Avant de signer un projet, je vais une ou deux fois sur le site. Une recherche est faite parce que je n’aime pas faire n’importe quoi à n’importe quel endroit. Tous les moulins font partie du patrimoine architectural et certains sont classés. Il faut une recherche historique pour valider les choix techniques. Ensuite, j’établis un devis qui est signé par le client. Lorsque le devis est signé, je réalise un dessin sur ordinateur (d’où l’intérêt de mon travail en dessin d’architecture).Le dessin vient soutenir un projet énergétique. Il permet de mettre en phase le projet du moteur hydraulique avec le moteur électrique. Parce que c’est le moteur hydraulique qui va faire tourner le moteur électrique. En freinant la roue, le moteur électrique produit de l’énergie. Ensuite, je réalise éventuellement un devis électrique complémentaire. Quand tout est accepté par le client, on met en route la fabrication du moulin. Il y a deux grandes catégories de roues, en bois et en métal. Chaque installation est réalisée sur mesure. Il faut adapter la roue à l’installation qui existe déjà, à la hauteur de la chute d’eau, à la vitessede rotation et à la quantité d’eau.

Quelles formations avez-vous faites pour accéder à cette profession ?

J’ai participé à un concours de la Fondation Roi Beaudouin. Ils donnent des bourses d’étude à des jeunes passionnés qui souhaitent développer un projet particulier. Comme j’étais plus âgé que la limite admise pour ce concours et
que les projets de roues de moulin sont une coopération entre plusieurs corps de métier, j’ai remis une candidature mixte avec un ferronnier et un menuisier. Notre moyenne d’âge était alors en-dessous de la limite admise et notre projet a été soutenu. C’est la première formation que j’ai faite. En Belgique, il n’y avait aucune formation spécifique aux roues de moulin. Je suis donc allé en France. Ensuite, j’ai été formé par un monsieur de 80 ans en région wallonne, Louis Schulle, qui était le dernier fabricant de roues de moulin en bois.

Quelles sont, à votre avis, les qualités personnelles et les compétences attendues dans ce domaine professionnel ?

Il faut de l’intelligence, de la capacité de dessin, de la connaissance au niveau des moulins, du savoir-faire en menuiserie, des connaissances historiques (sans ça on est à côté de la plaque). Il faut être capable d’adapter le projet en fonction des objectifs énergétiques et de la performance du moteur hydraulique. C’est un métier d’ « entremetteur », c’est-à-dire que je fais appel à d’autres corps de métier pour les différentes étapes de fabrication de la roue : un atelier de métallurgie, un menuisier, un électricien…Il faut une certaine structure et une maîtrise de l’aspect financier du projet. Il faut vendre le projet, expliquer au client comment on peut relancer la production sur le réseau, expliquer le principe des certificats verts, réaliser le calcul de rentabilité… Si pour certains clients l’aspect esthétique prime, pour la plupart, ils n’entretiendront leur moulin que s’il y a une rentabilité. Autrefois, les moulins ont été laissés à l’abandon parce que leur rentabilité n’était plus suffisante. Aujourd’hui, l’évolution de la technologie électrique permet de réguler unepetite roue hydraulique qui produit en continu, même quand on dort !

Quelles sont les perspectives d’avenir ?

Au niveau de la grande hydraulique, la Belgique est équipée, mais pas au niveau de la petite hydraulique. Là, il faut des jeunes. En région wallonne, 2.500 sites ont été répertoriés. Autrefois, il y avait plusieurs moulins par village. A Bruxelles aussi, avant que la Senne ne soit canalisée, il y avait des moulins partout. Tous ces sites pourraient être à nouveau équipés, d’autant que c’est moins cher et plus rentable que le photovoltaïque. L’avantage du photovoltaïque, bien sûr, c’est que tout le monde peut en installer. Pour les moulins, il faut être en bordure d’une rivière. Tous les petits moulins produisent au minimum 1 Kilowatt/heure et peuvent produire jusqu’à 10 Kilowatt/heure. Grâce aux certificats verts et à la législation qui permet de réinjecter sa production sur le réseau électrique jusqu’à 10 Kilowatt/heure, les moulins sont une belle opportunité. Même sans le coup de pouce gouvernemental, un moulin hydraulique est rentable.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans cette voie ?

De ne pas rester dans ses cahiers, d’aller visiter, d’être attentif, de s’informer… de ne pas compter ses heures. De prendre du temps pour comprendre, pour dessiner. Dès que je rencontrais une roue, je la relevais, je la dessinais pour en garder une trace, pour mieux la comprendre. La force hydraulique est gigantesque alors qu’elle peut paraître dérisoire. Un petit ruisseau sur lequel on place une roue qui tourne, cela forme un « couple » gigantesque qui ne s’arrête jamais.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.