Jacques Boulanger-Francais,
Architecte paysagiste

Jacques Boulanger-Français, architecte paysagiste, nous parle de son métier et témoigne de ses quarante années d'expérience.

Quelle formation avez vous suivie ?

Au départ ma formation vient de ce qu'on appelle "l'horticulture quatre branches", c'est-à-dire l'arboricultre fruitière, l'arboriculture d'ornement, la culture maraîchère et la floriculture. Je me suis spécialisé en architecture de jardins grâce à un enseignement suivit à l'école de Mariemont. J'ai aussi fait une année d'études en eaux et forêt et deux années d'élevage.

Qu'est ce qui vous a donné envie d'entreprendre de telles études ?

J'avais 10 ans en 1940. J'entends encore mon père me dire "Si c'est comme en 14, la guerre risque de durer plusieurs années! Préparons nous au siège." Dans sa bouche, cette phrase signifiait: administrer sa maison et sa façon de vivre de manière différente qu'en temps de paix. Mon père m'a chargé du jardin. J'ai transformé les pelouses en terrains de culture. Pendant quatre ans, j'ai cultivé le jardin; j'ai élevé les poules, les canards, les moutons, les lapins...Et je vendais les produits à ma mère. A la fin de la guerre, mon avenir était décidé: je serais fermier. cette vocation a bien sûr évolué mais mes études en architecture des jardins découlent quand même de cette période difficile. D'ailleurs, comme tout enfant, j'ai aussi dû faire des choix puisque j'avais aussi des ambitions d'éducateur sportif et même de chanteur lyrique.

Comment s'est passée votre installation après vos études ?

J'ai terminé mes études en 1951 et mon service militaire en 1953. J'ai obtenu un emploi en Dordogne où j'ai été pendant deux ans Directeur des Services Agricoles et Horticoles de la Cité Pilote de Clairvive. Pour gagner la confiance du personnel, j'ai dû prouver mes connaissances et mes capacités à travailler sur le terrain. Il s'agissait de produire, en grande quantité, des produits d'élevage et, en même temps, de décorer les vertes allées de ce village limousin. Des raisons familiales m'ont poussé à revenir à Bruxelles. Une nouvelle fois, la chance m'a souri en me permettant de réussir les tests d'accès au Service des Jardins de la future Expo 58. Aux côtés de René Pechere notamment, j'ai participé à la création de ce qui furent ces merveilleux jardins tellement admirés par quarante millions de visiteurs. Appréciant sans doute ma complémentarité, René Pechere m'a offert de participer à son bureau privé à l'issue de cet inoubliable événement mondial. Pendant quatorze ans, auprès de ce grand professeur, j'ai continué à approfondir mes connaissances en histoire, en histoire de l'art et particulièrement en l'histoire des jardins, ce qui ne m'a nullement empêché de développer tout un secteur d'activités où le caractère public prit progressivement le pas sur les jardins privé. En juillet 1974, j'ai fondé l'Atelier d'Architecture des Jardins et du Paysage Jacques Boulanger-Français, dont les activités, au cours de ces dernières années, se sont étendues dans des pays aussi différents que la france, l'Espagne, le Maroc, l'Arabie Saoudite, la Syrie, la Roumanie. Nous étions cependant toujours présents en Belgique où nous avons notamment dessiné les abords de plus de mille deux cents habitations sociales et du Site Nucléaire de Tihange. Parallèlement, nous nous sommes spécialisés dans des études d'incidence, d'impact et de faisabilité comme Etude et Recherches des Conditions de Vie des Arbres en Site Urbain ou Etude de l'Impact et de la Problématique des Golfs en Wallonie. Cela ne nous a pas empêché de dessiner des parcs publics et de restituer des jardins historiques. J'ai toujours préféré crée un espace vert pour un large public plutôt que d'imaginer un jardin de même coût pour un béotien nanti.

Comment se déroule un projet ?

C'est un vaste programme qui se résume en trois années d'études! Prenons un exemple privé. Un propriétaire me téléphone avec l'ambition de transformer son jardin. Je me déplace d'abord chez lui et je ne veux rien savoir de ce qu'il ambitionne. J'essaye d'entamer une relation amicale qui est presque une relation de voyeur. Je veux savoir qui est ce client, avec qui il vit et sur quel mode. Il serait impensable de créer un même jardin pour un retraité ou pour un jeune cadre. Il serait ridicule d'imaginer le même jardin pour un mas provençal ou pour un château Louis XV. A contrario, si une personne me téléphone pour faire un jardin de rocailles, je lui suggère de s'adresser à un entrepreneur spécialisé en jardin alpins et mieux habilité à lui donner satisfaction. Si le projet prend forme, le déroulement normal d'une mission suit une chronologie à peu près immuable:

  • Visiter les lieux et appréhender les contraintes,
  • laisser s'exprimer son imagination,
  • soumettre les premières esquisses au clients, le pousser dans ses derniers retranchements pour connaître ses réactions positives et négatives,
  • cerner ensemble le budget,
  • dessiner le projet général à l'échelle
  • réaliser les plans de détails, les métrés et le cahier des charges
  • consulter les entreprises
  • surveiller la réalisation concrète du jardin

L'essentiel est de parvenirà créer un jardin où le client se sentira bien, où il aimera vivre. je connais des gens qui habitent un beau jardin et qui n'y sont pas heureux. C'est une catastrophe. Voici quelques années, je visitais les jardins d'un confrère flamand. Cossu, opulent, somptueux. Les amis du propriétaire s'extasiaient devant l'abondance et la taille des végétaux. J'ai ensuite demandé au propriétaire s'il était heureux dans ce beau jardin. sa réponse fut une révélation. il m'a dit "il faut bien puisque tout le monde le trouve joli". Il a baissé les yeux, presque honteux de son propos.

De quelles qualités doit faire preuve l'architecte paysagiste ?

En expliquant le début d'un projet, il m'est venu à l'esprit que le paysagiste était d'abord un bon comédien. Il doit se mettre dans la peau de son personnage et jouer le rôle du client. C'est de la psychologie appliquée. Comme le dit l'anecdote précédente, on ne fait pas un jardin pour les visiteurs, mais pour celui qui y habite. La même remarque vaut pour les espaces publics où les gens du quartier doivent être à l'aise, où l'entretien doit pouvoir se faire, où doit naître une correspondance avec les désirs des utilisateurs. L'architecte des jardins doit dès lors être capable de déceler les besoins et de mettre en application les bonnes réponses. Cela ne signifie pas qu'il faut se limiter à l'utilitaire. Au delà de la fonction du jardin, il faut apporter de l'art. Sinon nous ne serions pas des "ART chitèque". Nous devons être capables d'apporter de l'art, du charme, de l'âme. Par essence, nous sommes des créateurs de rêves. Il faut transcender la végétation pure et simple. le terme de comédien convient au fond très bien parce qu'il rassemble beaucoup de qualités: humain, sociable, social, perpétuellement jeune, ouvert aux autres. Bref, il faut être artiste au fond des fibres du corps.

Etes vous contre l'utilisation de végétaux horticoles dans vos jardins ?

Évidemment, non! Un certain courant pseudo-écologique cherche à interdire l'usage des végétaux issus de croisements et d'hybridations ou importés de contrées lointaines. Cette position dépourvue de valeur scientifique est absolument inacceptable. Cette fameuse "biodiversité" ressemble fort à un racisme du monde végétal. Je suis bien entendu pour la protection des espèces indigènes et pour leur préservation, non pas dans des petits territoires exigus, mais, au contraire, sur de vastes espaces à l'usage de réserves naturelles. En matière de parcs et de jardins, il en va tout autrement. Il n'existe aucune raison valable de s'opposer aux plantes nouvelles créées par nos meilleurs horticulteurs, dont la renommée s'étend parfois au-delà de nos frontières. Il en va de même pour toutes ces plantes rapportées de contrées lointaines par nos botanistes et nos explorateurs. Pourquoi entretenir cet ostracisme indéfendable ?

Pouvez-vous parler des difficultés que vous rencontrez dans votre métier ?

Oui, mais j'aimerais d'abord chanter la magie des heures de bonheur et de plaisir: Quelles joies quand une personne vous écrit qu'elle se sent bien dans un jardin, qu'il soit privé ou public. Ces récompenses sont irremplaçables. Mais c'est vrai qu'il existe des difficultés qu'il ne faudrait pas non plus occulter: La première découle de l'approche. Ne fut-ce que pour obtenir la commande. Or les budgets consacrés (par les particuliers ou par les administrations) aux espaces verts diminuent de jour en jour: Les matériaux et les entreprises coûtent pourtant de plus en plus chers tandis que la concurrence se fait plus acharnée. Cela risque de conduire à des réalisations de moindre qualité, hypothéquant même leur pérennité. A mon sens, nous sommes à un tournant de l'art des jardins, gravement menacé par l'incompréhension d'une grosse partie des responsables politiques, technocrates.

Pour obtenir un contrat public, je suppose que vous devez passer par un concours. N'est-ce pas une phase délicate ?

En effet, l'attribution de la plupart des grands projets se fait aujourd'hui sur base d'un concours. Le choix, s'il n'est politique, appartient aux membres d'un jury souvent hétéroclite où chaque individualité se prononce pour une oeuvre correspondant à sa propre sensibilité. Cela revient à poser la question. qui peut juger de la qualité d'un projet ? A mon sens, le résultat est souvent aléatoire. Je constate également de fréquentes inadéquations résultat par rapport aux impositions du programme ainsi que l'inexpérience de certains membres du jury. Un chef d'orchestre ne peut être jugé sur son habit. Comme il ne faut pas non plus cacher les importantes dépenses consenties par les concurrents parfois en pure perte, je considère un peu les concours comme la langue d'Esope, la meilleure (parfois), mais aussi (souvent) pire des choses.

Il n'y a pas que les concours tout de même ?

C'est vrai. Mais, en matière de parcs publics, et a fortiori quand ceux-ci ont une certaine importance, il est généralement procédé à un appel d'offre. Dans ce cas, comme dans tous les autres d'ailleurs, l'auteur d'un projet doit obligatoirement établir un dialogue permanent avec les futurs utilisateurs. Sans se laisser dépasser par leurs exigences considérables et parfois contradictoires, il s'agit de fournir un dossier globalement acceptable. Tant mieux si l'art y est encore perceptible.

Interview mise à jour en janvier 2006 mais extraite du guide siep "Les Métiers de l'Art" publié en 1996.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.