Laurence Hottart,
Exploitante de salle de cinéma

Interview réalisée en juin 2010

Laurence Hottart dirigeait le cinéma Caméo 2 à Namur.

 

Parlez-nous du cinéma Caméo. En quoi est-il différent des autres cinémas?

Le cinéma Caméo propose ce que l’on appelle un cinéma d’auteur ou cinéma d’art et essai. Ce sont des salles qui proposent du cinéma dit «non commercial» que nous présentons en version originale sous-titrée. Nous faisons partie du programme «Europa Cinéma» et à ce titre nous sommes tenus de défendre essentiellement les productions européennes. Nous sommes aussi reconnus par la Communauté française, nous recevons une subvention et proposons donc tout un programme pédagogique également. D’une part, il y a les projections publiques, qu’on essaie de diversifier le plus possible avec une programmation multiple dans chaque salle. Nous essayons également d’accompagner au maximum les projections avec des animations, des rencontres des débats, etc. D’autre part, il y a tout un programme pédagogique destiné aux écoles et mis en place à partir du mois d’octobre et jusqu’en avril, à peu près. Dans ce cadre là, nous organisons des matinées scolaires avec un programme bien spécifique, des animations, des dossiers pédagogiques… Donc, en gros, nous sommes le pendant du cinéma ultra commercial (UGC, Kinépolis, Acinapolis…) qui présente toute la programmation blockbuster. Nous, nous essayons de compléter cette offre pour qu’il y ait une vision complète de la production cinéma à Namur.

 

En ce qui concerne les animations dans les écoles, est-ce que vous vous rendez dans les classes ou est-ce que ce sont elles qui vous sollicitent?

Chez nous, l’équipe n’est pas suffisamment importante pour que l’on puisse déléguer systématiquement quelqu’un dans les classes. Donc, pour les films qui demandent une animation bien précise, on s’associe avec des partenaires divers (maison médicale, atelier de graphisme…) en fonction du thème abordé. On essaie de trouver des collaborations avec des professionnels qui, à la demande des écoles, se rendent dans les classes ou viennent au cinéma même (tout dépend du genre d’animation), pour discuter avec les jeunes ou faire une animation beaucoup plus pratique.

 

En quoi consiste votre travail au quotidien?

Mon boulot en tant qu’exploitante de salle de cinéma, c’est tout d’abord de m’occuper de la programmation. Je visionne énormément de films, je les choisis, je les programme, je vois si l’on peut faire venir des invités (l’équipe du film ou le réalisateur lorsqu’il s’agit d’un film belge, un conférencier)… tout dépend un peu de ce qu’il y a dans les grilles. Il faut également décider si c’est un film du soir, de l’après-midi, sa place dans les grilles, combien de temps il sera à l’affiche, etc.

 

La programmation s’associe aussi très souvent à l’organisation d’événements. Nous essayons le plus possible de nous insérer dans l’agenda des activités culturelles, sociales ou politique de la ville. Et ce pour que l’animation urbaine soit la plus importante possible.

 

A côté de cela, je m’occupe de la gestion globale et quotidienne du cinéma, que ce soit au niveau de la gestion du personnel ou des investissements à faire. Bref, je suis chargée de faire tourner la boutique.

 

Vous venez de l’évoquer mais comment s’effectue la programmation des films?

Nous recevons toutes les semaines un line-up, c’est-à-dire, une liste de sorties. Tous les exploitants de salle la reçoivent. Cette liste reprend tous les films qui sortent en Belgique et au Grand Duché de Luxembourg, datés par semaine, donc par mercredi (jour de sortie des films). Cette liste change énormément, surtout pour le cinéma art et essai. En effet, les distributeurs déplacent parfois la sortie de leur film car ils ne veulent pas qu’il sorte en même temps qu’un autre sinon, le nombre de spectateurs en salle sera moindre, etc. Evidemment, parallèlement à cela, il y a des grosses sorties qui sont datées un an à l’avance et qui ne bougent pas. Ce line-up est donc notre premier instrument de travail.

 

Par ailleurs, nous sommes également tenus de communiquer nos chiffres tous les jours, en tout cas toutes les semaines, à un organisme qui les récolte. Ces chiffres correspondent à la fréquentation des salles. En échange, nous recevons les chiffres de fréquentation des autres salles, ce qui permet de voir quel film a bien marché et dans quelle salle.

 

Le troisième outil, c’est la vision de presse ou la vision d’exploitant. Soit nous sommes invités aux visions de presse organisées par les distributeurs et destinées aux journalistes, critiques, avant les sorties. Soit aux visions tout à fait privées. On essaie de visionner un maximum de films en salle et si on n’a pas le temps, on reçoit des DVD de travail. Sur base de cela, on choisit les films tout en essayant d’avoir une programmation cohérente. Il faut savoir qu’on ne choisit pas du tout en fonction de ses goûts personnels! Il y a des films qu’il faut sortir absolument en national, en même temps que Bruxelles. Ensuite, il y a des films qu’on sort en deuxième circuit. Ce sont en général des films pour lesquels le distributeur ne sort que 4 ou 5 copies pour la Belgique. Il en mettra donc une à Bruxelles, à Liège qui est la première ville wallonne, une à Gand et une à Anvers par exemple. Les villes comme Namur, Charleroi ou Mons arrivent en deuxième, voire en troisième position, parce que le potentiel de spectateur est moins important. Là, on fonctionne alors un peu au feeling en essayant de repérer le potentiel du film et donc, en essayant de l’avoir le plus vite possible après Bruxelles. Si par contre, on sait que le film n’attirera pas la foule, on le programmera alors quand on a de la place ou suivant les demandes de partenaires qui veulent travailler avec le film en question, etc.

 

Pour ma part, j’essaie d’avoir une sortie de film (du premier ou deuxième circuit) toutes les semaines afin de garantir la nouveauté pour notre public (surtout pour les habitués). On veille également à proposer des films porteurs en même temps que des films qui le sont moins, et ce, pour attirer le public plus facilement. 

 

Parmi vos tâches, on retrouve également la gestion d’équipe. Quels sont les autres postes que l’on retrouve dans votre cinéma?

Nous sommes trois à travailler au bureau. Une de mes collègues s’occupe de ce qui est administratif et financier (pré-comptabilité, encodage des factures, classement, encodage du site Internet, bordereaux de recettes, etc.). Ma deuxième collègue s’occupe essentiellement des écoles: elle se charge de la programmation, de la brochure scolaire, elle va dans les écoles, accueille les classes, organise des animations, etc. Elle possède également une formation de graphiste et réalise donc la mise en page de notre journal. Notre équipe compte aussi deux caissières et une ouvreuse qui contrôle la billetterie, les salles, vend les friandises… Il y a également trois projectionnistes et une personne chargée de l’entretien.

 

Quel a été votre parcours scolaire, professionnel?

J’ai suivi des humanités générales puis j’ai fait du droit pendant deux ans. Je ne savais pas trop ce que je voulais faire donc je me suis lancée dans ce domaine là mais ça ne me plaisait pas. J’ai changé et je suis allée à l’ULB où j’ai fait le journalisme. J’ai travaillé trois ans, essentiellement pour la presse écrite. J’avais des contrats à durée déterminée et à la fin d’un de ces contrats, je suis restée un moment sans boulot. J’ai appris qu’on cherchait quelqu’un au cinéma Forum pour coordonner l’équipe car la structure commençait à se professionnaliser et comptait de moins en moins de bénévoles. Je n’étais pas particulièrement cinéphile mais ce poste m’intéressait car c’était à Namur et comme j’y habite, c’était plus intéressant. De plus, les horaires de travail convenaient mieux à ma vie de famille que lorsque j’étais journaliste. J’ai commencé à mi-temps et progressivement, depuis 15 ans, je suis passée à ¾ temps puis à temps plein. J’ai appris mon boulot sur le tas.

 

En quoi la formation suivie, que ce soit en droit ou en journalisme, vous aide-t-elle dans votre profession?

Je pense que ce qui m’a aidée, c’est d’avoir fait des études universitaires. Même si c’était des études essentiellement littéraires, j’ai fait un peu de compta, un peu d’économie…bref, j’ai touché un peu à tout. La formation journalistique m’a permis d’aller droit à l’essentiel, d’acquérir une aisance rédactionnelle qui m’est utile pour l’écriture de textes dans le journal du cinéma par exemple. A mes débuts au Forum, je devais aussi aller à la rencontre des gens afin de développer le projet et donc, en tant que journaliste j’avais déjà un bon réseau professionnel. Je connaissais beaucoup de monde et ça m’a aidée. Les études m’ont permis de vite comprendre les choses, de pouvoir gérer un projet dans son ensemble…Pour ce qui est du cinéma, j’ai appris à regarder beaucoup plus de films, à analyser davantage même si je n’ai pas le même regard que certains collègues qui ont une formation en cinéma et qui voient des choses d’un point de vue technique que moi je ne vois pas. Je suis plus «grand public» que d’autres.

 

Qu’est-ce que vous appréciez le plus dans votre travail? Le moins?

Ce que j’apprécie le plus, c’est la diversité de mon travail. Je fais vraiment plein de choses différentes. Il y a des semaines où je reste au bureau et où je ne fais que de la rédaction mais je peux tout aussi bien remplacer une caissière malade par exemple. Je rencontre aussi beaucoup de gens et ça c’est très chouette. J’aime beaucoup discuter avec le public, voir s’il a apprécié. Je vois aussi énormément de films, en Belgique mais aussi en festival, à l’étranger, ce qui me permet aussi de croiser des gens qui font la même profession que moi, mais dans d’autres pays. C’est un milieu dans lequel je me sens vraiment bien.

 

Ce que j’apprécie le moins, c’est l’aspect politique de certaines choses. C’est surtout lié à la structure du Caméo qui est fort lié aux pouvoirs publics puisqu’il s’agit d’un bâtiment appartenant à la Ville. Il faut parfois pouvoir jongler avec toute une série de faits bien précis qui ont trait au politique et je ne suis pas forcément à l’aise avec cet aspect des choses. Et puis, ce qui est le plus compliqué pour moi, c’est la gestion du personnel qui n’est pas toujours simple. Au sein d’une équipe, nous avons des personnalités, des bagages (scolaires ou culturels), des attentes et des objectifs différents et ce n’est pas toujours facile de mettre tout le monde d’accord sur le projet Caméo tel que je le conçois.

 

Outre la gestion du personnel, quelles sont les difficultés rencontrées dans la gestion d’un cinéma?

L’argent reste un souci bien entendu. A priori, le cinéma d’art et essai n’est pas rentable. Il faut une aide publique sinon on a beaucoup de mal à s’en sortir. Au départ, notre budget était composé d’environ 2/3 de subventions et d’1/3 provenant des entrées. Maintenant, c’est plutôt 45% – 55%. Une fois qu’on a réglé ces problèmes d’argent, il faut surtout veiller à assurer la qualité de ce que l’on propose. Du moment où le spectateur arrive au cinéma jusqu’à sa sortie de la salle, la qualité doit être présente. Pour cela, il faut apprendre à déléguer car on ne peut pas tout contrôler. Je ne peux pas être à côté de la caissière tout le temps pour voir si elle fait son travail correctement par exemple. Tout comme je ne peux pas être à côté du projectionniste pour m’assurer que le film soit correctement monté. Il faut faire confiance aux gens et ce n’est pas toujours évident lorsque l’on est perfectionniste comme moi et que l’on reçoit une clientèle très exigeante.

 

Il faut aussi savoir qu’il s’agit d’une profession dans laquelle on ne gagne pas très bien sa vie et donc, on ne peut pas exiger trop de la personne. Les horaires sont difficiles, décalés, on travaille quand les autres s’amusent, en soirée, les week-ends et les jours fériés mais aussi quand il fait très chaud à l’extérieur… Les salles doivent tourner, même s’il n’y a que trois personnes dans les salles!

 

Selon vous, quelles sont les qualités requises pour exercer ce métier?

Je pense qu’il faut avoir beaucoup de patience. Il faut accepter de devoir faire beaucoup de compromis au niveau de la programmation. Il faut parfois mettre ses propres goûts de côté et accepter de prendre des films qui ne nous plaisent pas forcément. Il ne faut pas oublier que les films «grand public», même s’ils n’ont pas toujours leur place ici, rapportent de l’argent et avec cet argent, on peut alors programmer une série de titres plus pointus par exemple ou mettre d’autres choses en place, comme un mini festival ou une rétrospective! Il faut être aussi assez pragmatique, avoir une vision d’ensemble du projet, pas seulement au jour le jour mais voir plus loin. Il faut également être très ouvert et oser aller de l’avant. Il faut aussi s’intéresser aux nouvelles technologies. Aujourd’hui, il faut savoir ce que c’est que le numérique, se familiariser avec des termes technique (le «2K», connaitre les différents type de processeurs son, etc.) Pour cela, il faut suivre des formations ou se documenter un maximum. 

 

Parlez-nous justement de l’évolution technologique qui touche votre secteur actuellement…

Nous sommes dans une époque où il y a une révolution technologique phénoménale. On va passer au numérique et donc, les cinémas art et essai sont dans une position délicate: doivent-ils conserver un côté un peu artisanal ou faire un pas plus loin et se mettre à la même hauteur que les grands complexes qui proposent une projection de qualité avec du numérique, des grands écrans, du son dolby, de la 3D…

 

C’est pour le moment le gros dilemme sur lequel nous sommes en train de discuter. Bien sûr il s’agit d’investissement très onéreux (+/- 70.000 €/cabine) et ce n’est pas le moindre problème pour des petites salles comme les nôtres. Alors, doit-on passer dans la logique «esprit d’entreprise» pour pouvoir proposer du cinéma d’auteur d’extrêmement bonne qualité ou reste-t-on dans le cinéma traditionnel?

Pour ma part, je pense que nous devons nous mettre à la hauteur des exigences du public, surtout si on veut toucher les jeunes. On doit absolument leur proposer une projection d’excellente qualité technologique.

 

Quels sont les conseils que vous pourriez donner à un jeune qui souhaite se lancer dans le métier?

Peut-être intégrer d’abord une équipe plus importante, une plus grosse structure afin de se rendre compte des logiques différentes entre les structures (grands complexes ou petits cinémas). Ca permet d’entrer dans le milieu (qui est très fermé) et de voir comment ça fonctionne au niveau des rouages de la production, de la distribution et de l’exploitation. Et éventuellement, développer un petit projet sur le côté.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.