Martine Coulon,
Agent technique forestier

Interview réalisée en septembre 2007

Martine Coulon est garde-forestier depuis quinze ans et chef de brigade au département Bois et Forêts de l'IBGE, Institut Bruxellois pour la Gestion de l'Environnement. En uniforme, menue mais musclée, elle a la charge de huit ouvriers, trois surveillants et quatre garde-forestiers en forêt de Soignes. Au ton de sa voix, vous êtes rassuré : la forêt est bien gardée ! 

On n'attend pas forcément une femme dans ce type d'activité... D'autant que vous avez la responsabilité de toute une équipe d'homme pour effectuer des tâches réputées très physiques ?

J'y ai été très bien préparée car mon père était déjà garde-forestier. Je suis quasiment née dans la forêt ! J'ai été habituée à vivre au milieu de nulle part. A l'époque, il n'y avait même pas de route pour aller jusqu'à notre maison et le laitier passait une fois par semaine. En contrepartie, nous étions au coeur de la nature en permanence et c'est un élément indispensable à mon équilibre. Néanmoins, il y a peu de femmes dans votre métier.

Quel parcours vous a amenée à faire ce choix professionnel ?

Comme beaucoup de gens, j'ai commencé par tâtonner.

J'avais déjà envie de faire la même chose que mon père, mais le concours de recrutement de garde-chasse n'était pas encore ouvert aux femmes. J'ai donc entrepris des études de vétérinaire, mais sans grand enthousiasme car je trouve l'enseignement trop théorique.

Parallèlement, j'avais une passion : les chevaux. J'ai donc laissé tomber les études pour faire de l'entraînement de chevaux de course pendant environ cinq ans. En 1980, la législation a changé et la première femme garde-chasse a été recrutée. Je me suis engouffrée dans la brèche!

J'ai suivi les cours dans l'école d'horticulture de Mariemont, section sylviculture. Puis, j'ai tenté les concours de l'administration belge et j'ai été classée première. Il a bien fallu me trouver un poste ! La Région Wallonne m'a engagée en 1991 pour travailler dans la forêt de Soignes et j'y suis toujours.

C'est vrai qu'à l'époque les portes n'étaient pas grandes ouvertes pour les femmes; il fallait s'imposer ! Quand on ma demandé pourquoi je voulais faire ce métier, j'ai répondu d'une manière un peu provocatrice : «Parce que le vert me va bien au teint !».

Grosso modo, en quoi consiste l'activité d'un garde-chasse ?

Le garde-chasse a la responsabilité d'une circonscription, qu'on appelle triage, d'une surface d'environ 5000 m2. Il y exerce deux fonctions principales : une fonction de contrôle et une fonction de gestion et de mise en valeur de son secteur d'intervention.

En ce qui concerne le rôle de police pour lequel il est assermenté, le garde-chasse assure la tranquillité du public et il veille au respect des règlements. Les motifs d 'interventions sont multiples. Par exemple, je peux verbaliser un promeneur qui n'a pas la maîtrise de son chien et le laisse perturber des cavaliers. J'interviens également quand des pique-niqueurs laissent des traces de leur passage. Il peut aussi m'arriver d'avoir besoin de renfort de police. Par exemple, pour des problèmes de vol dans les voitures, effectués par des bandes bien organisées ou pour des agressions.

Nous sommes enfin vigilants aux dépôts clandestins d'objets encombrants (électroménager, matériel de construction,...) et aux dégâts commis sur la végétation : cueillette de mousse et de fougère, vol de bûches et de branches ou passage de véhicules interdits... Nous sommes formés pour ces interventions. Nous disposons d'ailleurs d'une arme à feu, comme les policiers, et même si nous sommes souvent seuls, nous sommes reliés en permanence au reste de l'équipe par téléphone portable.

Côté conservation de la forêt, quelle est votre mission ?

La forêt de Soignes est une forêt d'exploitation. Ce qui signifie que nous devons non seulement veiller globalement à la bonne santé de la faune et de la flore dans la forêt, mais nous devons aussi assurer et développer dans de bonnes conditions la production de bois.

Sans entrer dans des détails techniques, le garde-forestier, sous la houlette de son chef de brigade, assure la bonne gestion de son triage. Tous les ans reviennent les mêmes tâches : il participe à l'inventaire des bois à couper en mesurant la largeur des troncs, par essence. Puis, il effectue le martelage, c'est-à-dire le marquage des troncs à couper. Le principe de base consiste à clarifier la forêt en laissant de la place aux plus beaux sujets pour qu'ils se développent le mieux possible. Ensuite, il contrôle la coupe, réalisée par des marchands de bois, selon un cahier des charges très précis. Ceux-ci achètent le bois au receveur des domaines.

Dans ce contexte, le garde-chasse et surtout le chef de brigade doivent avoir un rôle de bon gestionnaire car leur but est de favoriser en qualité et en quantité la production de bois tout en maintenant l'équilibre écologique de la forêt.

A ce sujet, observez-vous des évolutions dans cet environnement naturel que vous sillonnez à pied depuis quinze ans ?

Oui, bien sûr. Certaines de ces évolutions sont délibérées. Nous sommes soumis a des législations, comme celles de Natura 2000 qui visent a mieux protéger la biodiversité dans la forêt. C'est pourquoi, contrairement à ce qu'il ce faisait il y a vingt ans par peur des parasites, nous laissons volontairement certains arbres dépérir. Résultat : les champignons et les mousses s'y développent et certains animaux comme les oiseaux cavernicoles peuvent venir y nicher.

Néanmoins, les évolutions dues au réchauffement climatique nous échappent. Nous constatons que la période de végétation s'est allongée d'un mois ces dernières années.

Autre conséquence visible : la prolifération de certaines espèces animales comme les petits rongeurs qui n'ont pas été noyés dans leurs nids, faute de pluie, et l'augmentation du nombre de prédateurs qui les mangent. Vos conditions de travail sont particulières. Vous habitez dans la forêt avec votre famille.

Est-ce une activité à recommander aux jeunes ?

Nous sommes en permanence sur le qui-vive. Qu'il neige ou qu'il vente, je suis dehors et je parcours des kilomètres à pied pour observer l'état de la forêt, faune, flore, voirie, et prendre les décisions qui s'imposent. Je passe donc beaucoup de temps seule. Par ailleurs, il faut faire preuve de grande disponibilité. Nous assurons des permanences même le week-end et il peut toujours il y avoir des imprévus : le malaise d'un promeneur (j'ai mon brevet de secouriste) ou un chevreuil blessé coincé dans un fossé... Bref, si vous n'êtes pas passionné par la sauvegarde de la nature vous ne tiendrez jamais le coup ! Dans le cas contraire, vous n'échangeriez votre métier pour rien au monde et vous n'êtes jamais malade!

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.