Nicolas-Xavier Geilfus,
Doctorant en océanographie chimique et glaciologie

Interview réalisée en mai 2010

Nicolas-Xavier Geilfus, doctorant à l’Unité d’Océanographie chimique à l’ULg et au Laboratoire de Glaciologie de l’ULB depuis 4 ans.

En quoi consiste votre activité au quotidien ?

J’étudie la présence du CO2 dans la banquise. Comme mes recherches portent sur la glace de mer, mon sujet touche à la glaciologie et à l’océanographie. Je collabore donc avec deux centres, dans deux universités différentes : l’Unité d’Océanographie chimique de l’ULg et le Laboratoire de Glaciologie de l’ULB. J’ai deux promoteurs de thèse dans deux universités différentes. J’ai une bourse FRIA [1] octroyée par le FNRS [2].

J’ai commencé ma thèse en 2006. En 2007-2008, dans le cadre de l’année polaire internationale, nous avons eu l’occasion de partir plusieurs fois sur le terrain. J’ai passé plusieurs mois en Antarctique avec l’ULB. J’y suis aussi allé avec l’ULg.  Je suis également parti dans l’Arctique canadien. L’an passé, le laboratoire de Glaciologie a monté un projet en Alaska. Les campagnes durent de trois semaines à trois mois. Parfois, je pars avec mon équipe « Glace de mer ». Nous sommes six ou sept entre les deux universités, mais il m’est aussi arrivé d’être le seul Belge.

Sur place, je récolte des échantillons. Je prélève des carottes de glace à l’aide d’un carottier, une vis sans fin qui est creuse à l’intérieur. Cet outil permet de passer à travers la glace. Il faut être sur le terrain à certaines périodes clé. Par exemple, au printemps, tout commence à s’activer dans la glace. Comme il est impossible de prévoir la date, il faut rester sur place assez longtemps.

Je passe aussi du temps au laboratoire qui est, en fait, une chambre froide. Je prends un échantillon de glace que je conditionne pour l’analyse, c'est-à-dire que je mets du gaz à l’intérieur, ce qui prend du temps. Après, je place le prélèvement dans un bain thermostatique. La température y est contrôlée et constante. L’échantillon y reste toute la journée. En fin de journée, je peux l’analyser.

Je réduis la glace en lames minces, c'est-à-dire en fines couches que j’observe. Je procède également à des mesures de CO2 à l’aide d’un GC, un chromatographe en phase gazeuse. Cet appareil permet de détecter la présence et la concentration de certains éléments comme l’oxygène, l’argon, le méthane et différents gaz.  Ensuite, j’obtiens mon résultat.

Je travaille généralement sur les échantillons que j’ai ramenés moi-même.

Je consacre aussi une part de mon temps à un travail de bureau : rédaction de rapports de recherche, analyse de résultats à l’aide de modèles mathématiques et de fichiers Excel.

Le but de ma thèse est de voir si la banquise absorbe ou rejette du CO2. Dans  les modèles climatiques actuels, on ne mesure que le CO2 absorbé par les océans. Généralement, les recherches et les rapports, comme ceux du GIEC [3], considèrent qu’il n’y a pas d’échange entre l’atmosphère et les océans dans les zones polaires avec banquise. Ces zones représentent autant de superficie que les forêts tropicales. Ce n’est pas une étendue négligeable ! Je veux montrer que la banquise n’empêche pas les échanges de CO2 dans les zones polaires. J’espère aussi quantifier ces phénomènes. Cette découverte pourrait contribuer à améliorer les modèles climatiques et à prévoir ce qui se passera si le CO2 augmente dans l’atmosphère.

Quelles sont les qualités nécessaires pour exercer votre profession ?

Je pense qu’un bon chercheur est patient et rigoureux. Il faut aussi être motivé et volontaire, sinon on se décourage assez vite, ce qui ne mène à rien de bon.

Quels sont les avantages et les inconvénients de votre métier ?

Pour moi, l’immense avantage est que j’ai pu faire des voyages gratuits ! J’ai vu des choses que peu d’hommes ont vu. Moi qui ai toujours eu envie de découvrir le monde, je trouve cela fort intéressant. L’Antarctique, c’est énorme ! Travailler en zone polaire, c’est passionnant. Je vis des instants magiques. C’est fou de se faire droper sur la banquise par un hélicoptère ! 

L’inconvénient de la recherche, c’est que ça ne marche jamais du premier coup, ce qui est décourageant et frustrant. Un autre inconvénient, c’est que ce domaine est bouché. Après un doctorat, il est difficile de trouver un poste de recherche en Belgique. J’espère faire un post-doctorat et rester dans la recherche, mais rien n’est sûr. Ailleurs, par contre, tout est possible. Par exemple, le Canada consacre beaucoup de moyens aux sciences polaires. Un profil comme le mien doit les intéresser. 

Quel est l’horaire de travail ?

Comme je suis en dernière année  de thèse, je suis censé passer mon temps à rédiger et à réfléchir sur mes résultats. Je n’ai donc pas d’horaires fixes. J’ai une date butoir et il faut que le travail soit fait, mais pour la gestion du temps, je suis mon propre patron. 

Quelles études avez-vous faites pour accéder à votre profession ?

J’ai fait un bachelier et un master en Sciences géographiques à l’ULB avec une orientation en Sciences géophysiques. J’ai ensuite fait un Diplôme d’Etudes Approfondies en Océanologie à l’ULg puis j’ai postulé pour faire une thèse au Laboratoire d’Océanographie chimique de l’ULg.

Pourquoi avez-vous choisi ce métier ?

En sortant de mes études en géographie, je pensais que j’aimerais voir l’Antarctique. J’avais fait un mémoire de fin d’études sur le CO2 et la glace de mer. Ce sujet m’intéressait et je voulais l’approfondir. J’ai donc posé la question à mon promoteur qui m’a proposé d’introduire un dossier de demande de bourse doctorale. J’ai eu de la chance. Les places sont difficiles à obtenir.

Que diriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans cette voie ?

Si quelqu’un aime les sciences, le voyage et les expériences fortes, je lui conseille l’océanographie. Par contre, il faut bien réfléchir avant de s’engager à faire une thèse. C’est enrichissant mais il faut avoir le courage d’étudier le même sujet pendant quatre ans. Et puis, faire un doctorat, c’est dangereux ! Prenons mon exemple. Je finirai ma thèse à 29 ans et j’aurai alors à choisir. Soit je continue dans la recherche, mais les places sont très rares. Soit je me lance dans le monde du travail. Etre hyper diplômé sans avoir aucune expérience professionnelle, ce n’est pas le meilleur profil sur le marché !

Tout dépend du sujet, évidemment, un biologiste spécialisé en écotoxicologie aura plus de chance de trouver un travail à la fin de sa thèse que moi. Faire de la glaciologie en Belgique, c’est risqué !

Avez-vous une anecdote à raconter ?

J’étais en Arctique avec une équipe canadienne. Le brise-glace nous avait déposés sur une banquise de quelques années et de trois mètres d’épaisseur avant de partir en mer faire des prélèvements d’eau. Au moment de revenir nous chercher, le capitaine a foncé à toute vitesse droit sur nous. Il est monté avec son bateau sur la banquise et l’a fait pivoter au dernier moment, à quelques mètres de nous, puis, en gros crooner, a sorti le bras par la fenêtre et nous a demandé « alors, vous avez fait de belles photos ? ». Sur le terrain, il nous arrive toujours des choses folles. Quand on travaille dehors par - 40°C, on est dans une autre dimension !

[1] : Fonds pour la formation à la Recherche dans l’Industrie et dans l’Agriculture.
[2] : Fonds National de la Recherche Scientifique.
[3] : Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat.
 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.