Pierre Van Cutsem, Biotechnologue

Chercheur en biotechnologie appliquée

Comment êtes-vous devenu biotechnologue ?

Je désirais faire de la recherche depuis mon avant-dernière année d'humanité et j'ai fait des études d'ingénieur agronome. J'avais une idée extrêmement précise de ce que je voulais. Après mes études, un poste s'est ouvert à Namur dans le domaine de la biologie végétale. J'ai commencé le cursus normal d'assistant. On est assistant pendant 6, 7, parfois 8 ans. Au terme de cette période, j'ai été nommé chargé de cours.

La recherche que je fais est relativement appliquée. Il y a une part de fondamental, mais pas seulement. C'est une démarche personnelle, et tout le monde n'est pas obligé d'avoir la même, mais j'apprécie de voir le résultat de mes recherches transposé dans l'industrie. Ca entraîne un certain dynamisme. Parce qu'on reçoit des moyens, il faut bien le reconnaître. Et, d'autre part, parce qu'il y a un retour de la part de l'entreprise. Le tout crée une animation intéressante.

Sur quoi portent vos recherches ?

Ici, on fait des recherches en physiologie et en biologie végétale. Dans mon laboratoire, on a beaucoup étudié les enzymes. On a travaillé par exemple sur la synthèse de l'inuline, un polymère de fructose, par la chicorée industrielle. La Belgique est un pays en pointe dans ce secteur. Nous avons une activité non négligeable dans le domaine des plantes transgéniques. Nous travaillons aussi sur d'autres plantes, comme sur la maturation de la fraise. On pourrait qualifier ça de physiologie cellulaire et moléculaire végétale.

Concrètement, en quoi consiste votre poste ?

En fait, en tant que professeur de faculté, j'ai classiquement trois missions : une mission d'enseignement, une mission de recherche, et une mission de service à la communauté. L'enseignement, avec la préparation des cours, et le fait de devoir s'adresser à des auditoires de plus de 100 personnes constitue une part non négligeable de mon activité. Les services à la communauté, pratiquement, se traduisent par beaucoup de paperasses et de réunions. La recherche est peut-être une partie un peu décevante, car, à l'université, elle n'est pas faite par les professeurs, mais par de jeunes diplômés, qui réalisent une thèse de doctorat. Ils reçoivent une bourse, un financement. Ils sont engagés pour la recherche, et ils ne font que ça. Comme ils viennent de terminer leurs études, ils ont un bagage tout frais.

Alors que fait un professeur? Je passe un temps non négligeable à chercher des contrats de recherche. Le financement de la recherche étant ce qu'il est en Belgique, si on n'obtient pas de contrats à l'extérieur, rien ne se fait, et par conséquent pas de personnel, pas de matériel... Ma fonction la plus importante, c'est la coordination et la supervision. C'est une fonction de meneur, un peu de visionnaire aussi. Il faut fixer des objectifs, des priorités, et ensuite superviser la recherche, discuter avec les chercheurs de l'avancement de leur travail, de l'interprétation. C'est extrêmement important, un chercheur peut avoir de bons résultats et ne pas s'en rendre compte. Pour moi, la qualité du directeur fait celle d'une équipe de recherche. On a une petite frustration, face à de très beaux résultats qu'on aimerait avoir obtenus soi-même.

Dans votre parcours, n'avez-vous pas fait personnellement de recherche ?

Si. J'ai fait une thèse de doctorat, et j'ai été engagé en tant que professeur sur base de publications. Le standard d'évaluation de la qualité de la recherche, ce sont les publications internationales. L'éditeur qui reçoit une proposition d'article la soumet, confidentiellement, à des spécialistes sur le sujet, qui jugent de sa qualité. Quelqu'un qui n'a aucune publication n'ira pas loin, son travail ne sera pas reconnu. Une personne est engagée sur la valeur de ses publications. Il ne faut pas seulement bien travailler, encore faut-il le faire savoir.

Comment trouvez-vous des contrats de recherche?

Fondamentalement, je crois que c'est une question de personnalité. Il faut déjà avoir des sujets et un niveau de recherche qui intéressent le privé; c'est une condition nécessaire, mais insuffisante. Il faut en plus des contacts avec le secteur privé, et en avoir une certaine sensibilité. Ce qui ne veut pas dire que des gens qui n'ont pas de contacts avec l'entreprise ne font pas une excellente recherche. Moi, je connais de très bons chercheurs dans le domaine végétal mais qui ne s'intéressent pas à une utilisation privée ou la refusent carrément. Je pense que même les entreprise privées considèrent qu'il n'est pas bon que toute la recherche soit exclusivement appliquée. Un laboratoire qui ne ferait que de la recherche appliquée n'aurait plus rien à offrir au bout de 5 ou 6 ans.

Vous définissez vous-même les projets de recherche qui vont être menés ?

Oui. Selon des goûts personnels, ou selon les points forts du laboratoire. C'est vrai qu'on s'est déjà lancé sur des terrains qu'on ne connaissait absolument pas. Ca a bien tourné, mais il faut bien calculer son coup. Par internet, les publications scientifiques ou les congrès, on est au courant des tendances des recherches, de l'état d'avancement. On peut réaliser énormément de choses à condition de faire son choix. Je choisis, mais pas complètement non plus : je ne suis pas seul dans le laboratoire, et si personne n'est intéressé, ça ne se fera pas. Il y a un processus d'interaction avec les chercheurs. Parfois, mes idées ne sont pas bonnes, ou on n'a pas les capacités. Il n'y a pas de recherche sans équipe. Elle est extrêmement importante, et c'est aussi le travail d'un directeur de laboratoire de veiller à éviter les conflits, de faire de l'incitation positive.

Vos études vous ont-elles bien préparé à votre travail actuel ?

Il y a peu de cours qui m'y ont préparé. C'est peut-être dû au fait que je suis arrivé entre deux générations. Pendant mes études, la biologie moléculaire existait très peu, je n'ai jamais eu de cours sur ce sujet. Mon laboratoire tourne en très grande partie dans ce domaine, et j'ai du me former seul. Un chercheur doit être capable de mettre ses connaissances à jour, de progresser. Je crois qu'il faut acquérir une formation de base et une méthode de travail en recherche. Depuis la sélection d'un projet et la recherche d'information jusqu'à la communication des résultats. Rien de tout ça n'est enseigné pendant les études. C'est aussi le but d'une thèse de doctorat ou d'un travail de fin d'études.

Quels sont les avantages et les inconvénients du métier de biotechnologue ?

Un poste comme le mien permet d'orienter sa propre carrière et de faire ce qu'on a envie de faire. Et quand on obtient un bon résultat, un contrat, ou une publication, tout le laboratoire en est heureux. C'est un aspect non négligeable. On ne reste pas dans un institut de recherche pour bien gagner sa vie, on y gagne nettement moins que dans le privé. L'université offre aussi une sécurité de l'emploi. Je crois que ma principale motivation, c'est que j'aurais été malade de ne plus pouvoir apprendre. Et, en tant que professeur, je dois sans cesse remettre mes cours à jour.

Quelles sont les qualités essentielles pour faire de la recherche ?

De la persévérance, de l'acharnement, une sorte d'intuition. De la force morale, parce qu'on est souvent découragé, et de la motivation. Il faut vraiment aimer ça. Avoir l'esprit ouvert. Il n'y a pas de honte à rater quelque chose, mais il y en a une à persévérer dans l'erreur. Il ne faut pas avoir peur de demander des conseils à d'autres laboratoires.

Justement, comment se passent les rapports entre les laboratoires ?

Généralement bien, mais c'est difficile d'avoir des rapports sans arrière-pensée. Si on veut des collaborations efficaces à long terme, on doit payer de sa personne et donner plus que ce qu'on reçoit. Au niveau des contacts à l'étranger, j'établirais deux catégories de laboratoire : les anglo-saxons, et les autres. Les premiers sont très performants, mais il est très difficile de collaborer avec eux, car c'est vraiment à sens unique. Tandis que les seconds sont probablement moins compétitifs, subissent moins de pression et sont dès lors plus favorables aux contacts.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu'un qui voudrait se lancer dans la recherche en biotechnologie?

Je lui conseillerais d'abord d'étudier dans les secteurs de la biologie, la médecine, les sciences vétérinaires, l'agronomie... En essayant de réussir convenablement, ça aide à obtenir des financements par la suite. A la fin des études, on a déjà plus d'informations et de recul pour voir plus précisément ce qu'on veut et ce qu'on peut faire.

Il faut être motivé et enthousiaste. Mais le meilleur enseignement du monde ne pourra pas tout apporter. Il y a des capacités "non-cognitives", qui ne s'apprennent pas : le sens du contact, l'optimisme, la capacité de travail, le don des langues, la sociabilité. Ce sont pourtant des capacités très importantes. Quelqu'un qui réussit tout juste à l'université peut faire une carrière éclatante, et, à l'inverse, quelqu'un qui réussit très bien à l'université peut avoir une carrière professionnelle médiocre. Bien sûr, pour faire de la recherche à un poste élevé, on aura plutôt tendance à prendre quelqu'un qui aura été relativement brillant pendant ses études. Mais ce n'est pas suffisant. Mener une équipe nécessite le sens de l'initiative, des relations publiques...Les langues sont extrêmement importantes. Parce que toutes les communications scientifiques se font en anglais et qu'on est de plus en plus amené à voyager.

Quelles études conseillez-vous au niveau du secondaire ?

Des études qui ne soient pas trop faibles en mathématiques et en sciences. Ce n'est pas fondamental, mais préférable. Il ne faut pas négliger non plus la maîtrise de sa langue maternelle, car on devra comprendre des termes un peu plus évolués, s'exprimer correctement, synthétiser un concept et rédiger un texte. 

Je suppose que le secteur de la recherche en biochimie a beaucoup évolué depuis vos débuts ?

Énormément. Un de mes collègues le disait : avec le génie génétique, nous sommes en train de sortir du "néolithique". C'est une chose très mal perçue dans le public et pour laquelle il faudrait un effort d'information. Nous allons arriver, d'ici quelques dizaines d'années, à une situation où nous pourrons faire exactement ce que nous voudrons d'un organisme vivant. Ce qu'il faut, de la part des scientifiques, c'est une conscience morale, je dirais même plus une éthique.

A l'heure actuelle, quelle est la situation dans ce secteur en Belgique ?

La Région wallonne a fait un effort formidable. Les personnes qualifiées en biochimie sont très demandées, et engagées rapidement. Il devient même difficile d'en trouver encore de disponibles. Les secteurs de la biochimie  et de la génétique sont sans conteste des secteurs d'avenir. Le 21e siècle sera celui des biotechnologies comme le 20ème siècle a été celui de la chimie.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.