Bruno Humbeek,
Coordinateur et tuteur de développement

Interview réalisée en janvier 2005

Bruno Humbeek était coordinateur et tuteur de développement d'une maison d'accueil à l'époque de l'interview. Il a, depuis, changé de fonction professionnelle.

Quelle est votre fonction ?

Je dirige 2 centres d'accueil pour familles en difficulté, un centre de prévention des maltraitances et un autre d'aide aux toxicomanes, d'accompagnement à la méthadone. La fonction implique un rôle, un statut particulier, celle de tuteur de développement, ce qui implique tout ce qui concerne l'éducatif au sens large. Je m'intéresse au fonctionnement de l'individu dans toutes ses composantes et il me plait d'être une trace dans la vie de certaines personnes qui, à un moment, voient leur vie s'effilocher. Le statut de psychologue m'attribue aussi un cadre dans lequel je peux exercer un rôle. 

On dit souvent de moi : « il est directeur mais il ne ressemble pas à un directeur, il est…je ne sais pas, assistant social ?  Non parce qu'il fait plus que ce que font habituellement les travailleurs sociaux, on ne sait plus très bien!". Ils sont libres de faire de moi ce qu'ils entendent. Mon objectif est de les aider dans leur développement. Ils sont libres de faire de la relation ce qu'ils veulent. Certains disent, il est psychologue, il écrit des bouquins, il va à l'université,… 

L'université est un système dans lequel je crains d'être absorbé, je reste sur le pas de sa porte, cela permet une démarche de recherche action. Si vous êtes englobé dans l'appareil universitaire, on va vous payer pour chercher, pour écrire, et puis éventuellement pour agir. Pour maintenir mon intégrité en tant que personne, je suis obligé de résister aux sirènes des systèmes d'appels universitaires. Pourtant, on peut le reconnaître c'est beaucoup plus confortable, en terme de prises de risques et de responsabilités. A la maison d'accueil les échecs sont plus douloureux qu'un mauvais écrit à l'université. Fonctionner sur les deux terrains me permet de travailler avec chacun en les enrichissant respectivement, ce que l'un m'apprend me sert à évoluer pour l'autre. 

Rester sur le pas de la porte est un de nos objectifs majeurs dans une société où les diplômes sont des clés, je crains énormément de pénétrer dans une situation beaucoup trop facile et de perdre le contact avec les autres. Il faut des gardes fous, certes, au risque que n'importe qui fasse n'importe quoi, mais si je m'enferme dans un statut, je deviendrai inaccessible pour les personnes qui en ont réellement besoin. Comme tuteur de développement, on peut s'appuyer sur moi, je compare souvent mon rôle à un pêcheur à la ligne : je n'impose rien, je lance ma ligne et mord qui veut, au risque que je le repêche.

C'est un ensemble, c'est le rôle de chacun, ici. Un éducateur a un rôle psychologique même si sa fonction est d'être éducateur et, très honnêtement, il remplit un rôle psychologique de proximité plus intense que certaines personnes enfermées dans leur statut au fond d'un bureau. Dans la résilience, mon cheval de bataille, rien n'est perdu pour personne si on lui donne l'opportunité de faire des rencontres qui lui permettent de se développer. Les enseignants ont développé leur rôle à un moment donné, ils n'ont pas seulement transmis du français, des mathématiques, mais ont été importants dans l'enseignement de quelqu'un d'autre, ils ont donné à l'autre l'impression d'être important. L'essentiel est de prendre du recul et de ne pas observer l'autre comme un objet d'études mais d'observer qui je suis dans la relation, afin de la rendre optimale et que l'autre puisse évoluer sur cette base. Nous avons une population importante, plus de 300 personnes par an. L'essentiel est que chaque personne se soit sentie importante et ait rehaussé l'estime qu'elle a d'elle-même. Nous, professionnels, nous ne nous construisons pas de cette relation, nous nous construisons ailleurs, mais si nous pouvons trouver des moyens pour permettre à la personne de se reconstruire, on est réellement en possession de la fonction de psychologue, d'éducateur, ceux qui rentrent en contact professionnellement avec ces personnes en grosses difficultés. Je n'affirme pas que toutes les fonctions sont identiques, éducateur et psychologue ont des références différentes. C'est là tout l'intérêt du travail d'équipe. Je ne parlerai pas de « pluridisciplinarité » mais de « référentiel différent ». Aucune théorie n'est fausse mais chacune détermine la relation. Le référentiel ne doit pas hiérarchiser les rôles.

Vous gérez deux maisons d'accueil, pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste chacune d'elle ?

La première maison d'accueil est un peu perdue dans un petit village. On y reçoit des personnes en difficultés majeures en hébergement. Nous y faisons de l'hébergement familial. Plutôt que placer un enfant, on place la famille et on travaille sur l'histoire de cette famille. L'autre structure est le centre d'aide aux toxicomanes, qui permet d'organiser la prescription de méthadone aux personnes héroïnomanes. Ce n'est pas un produit de substitution mais un produit de remplacement au sens large du terme. La différence est que la méthadone permet d'entrer en relation avec la personne. C'est donc un outil. Le but est de construire une relation et ce projet a été mis en place à partir des centres d'accueil car la toxicomanie empêchait souvent la relation.Notre travail a consisté à mettre sur pied un centre où les médecins peuvent prescrire la méthadone avec un encadrement référentiel. C'est un rôle de supervision, d'encadrement mais pas de rôle effectif à l'intérieur. Cela doit être très clair. Moi, je suis responsable des deux maisons d'accueil et, dans le cas du centre prévention-maltraitance ou du centre toxicomane, j'ai un rôle d'encadrement. Un psychologue est nécessairement un chercheur, il ne doit pas se définir uniquement comme un praticien. Le statut du psychologue réside essentiellement dans cette recherche, sinon, il est simplement un éducateur, plus « noble », dans un « cadre plus formel ».

Sur le plan de la pratique, y a t'il des différences dans l'approche du sujet et dans l'intervention des professionnels entre cette maison d'accueil-ci et celle qui gère la toxicomanie ?

Dans le cadre du fonctionnement général sans doute pas, l'affectivité et le sens restent valables pour tous les services. Le référentiel, la théorie sur laquelle on s'appuie, est la même : la théorie des besoins. Par contre, l'approche est très différente dans la technique. Le principe est que chacun se sente à l'aise avec une population, avec des jeunes défavorisés ou avec des personnes plus âgées, des personnes avec des enfants. Dans les maisons, on va se diriger vers la population qui semble le plus nous correspondre. L'éducateur, ici, est un véritable humoriste, il est payé pour faire rire et peut-être que son humour passerait moins bien dans d'autres maisons. L'important est que la rencontre soit profitable. Il faut se sentir à l'aise avec des personnes qui ne sont pas si différentes de nous.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.
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