Alain Kazinierakis,
Photographe journaliste

Alain Kazinierakis est photographe auteur et photojournaliste. Passionné par l'Afrique, il est actif au sein de Nyamirambo Point d'Appui, une association qui milite pour la mémoire du génocide au Rwanda et la reconstruction. Une problématique largement abordée dans sa dernière publication « Les blessures du Silence».

Quel a été votre parcours ?

Cela fut un long questionnement. Grosso modo, c'est parti de mes desiderata actuels, c'est-à-dire la photographie dans les villes industrielles de Belgique ainsi que dans les plus grands déserts du monde, qui se trouvent en Afrique de l'Ouest, en Afrique du Nord. Mais je me rends compte que je n'ai jamais changé ma vision photographique. C'est une quête. Que je sois ici en Belgique ou à l'étranger, le questionnement est le même : l'avenir du genre humain.

Quelle est votre formation ?

J'ai étudié la photographie à l'Institut des Beaux-Arts de Saint-Luc à Liège. J'ai passé trois années heureuses, passionnantes et riche de rencontre. Je suis sorti en 1989.

Estimez-vous que cette formation vous a servi, qu'elle vous a bien préparé à ce que vous faites aujourd'hui ?

Personnellement non. Si on avait eu une 4e, voire une 5e année d'étude, cela aurait permis d'acquérir une dimension plus théorique, analytique et sémiologique de l'image.

Qu'est-ce qui vous a amené à la photo ?

L'envie de voir, de rencontrer le monde. C'est l'héritage de mon père, d'origine grecque, né en Afrique. Il me racontait des histoires à travers lesquelles je pouvais rêver le monde. Parfois, la réalité humaine dépasse tout entendement. De mon côté, j'ai eu envie de réaliser des images pour rendre plus réel un imaginaire bercé d'idéalisme.

Quel regard portez-vous sur ce domaine particulier dans lequel vous travaillez, le grand reportage ?

Ce n'est pas un domaine des plus faciles. Il y a une question importante qui n'a plus tellement trait à la photographie ou à l'image de photojournaliste ou de reporter mais qui est plutôt une question de place réservée à l'information. J'ai l'impression que l'on est de moins en moins informé et qu'il y a de moins en moins d'espace pour les photographes et leurs images.

Justement, sur ce marché du grand reportage, vous êtes nombreux en Belgique?

Nous sommes de moins en moins nombreux à en vivre. Il y a de très bons photographes mais il n'y a pratiquement pas d'espace pour montrer nos images et en vivre.

Travaillez-vous uniquement sur commande ou alors vous faites aussi des reportages pour votre plaisir ?

Non, les commandes cela n'existe pas, j'aurais tendance à dire que la photographie pour le lobbying existe encore, pour certaines ONG qui en ont encore les moyens. Moi en tous cas, j'initie des projets et ensuite j'essaie de trouver des gens que cela intéresse et qui acceptent mes projets. Mais j'ai déjà eu plusieurs commandes, notamment à propos du travail que j'ai fait sur le SIDA avec la Plate-Forme de Prévention et la Communauté française. Un travail très intéressant et qui m'a permis de rencontrer plein de gens. A part cela, les autres projets, je les mis en route. Ensuite, j'ai sensibilisé des gens autour de moi, des connaissances et puis on a trouvé les moyens.

Quels investissements votre travail vous demande-t-il en termes de temps et de matériel ?

Moi, le temps, c'est 24h/24 car mon esprit est tout le temps en éveil. Quant au matériel, c'est le même que la plupart des photographes.

Pour vous, c'est quoi une photo réussie ? Quels sont vos critères de qualité ?

Une photo ne doit pas nécessairement être esthétique. Il y a des images qui fonctionnent de manière individuelle. On peut les prendre seules sans obligatoirement y mettre une légende et les appréhender et on peut être très vite en interaction avec le sujet traité. Par contre, il y a des images qui fonctionnent peut-être avec un ensemble d'autres images. Mon dernier travail, c'était principalement des portraits et des témoignages. Lorsque je pousse sur l'obturateur, je dois vraiment être en interaction avec l'espace dans lequel je m'investis. Alors, le sujet vient de lui-même et l'image est révélée.

Vous arrive-t-il de faire des choses qui ne vous plaisent pas ?

Dans l'absolu, je ne voudrais vivre que dans la passion. Mais la réalité quotidienne, ainsi que les contraintes économiques avec lesquelles nous vivons, nous imposent des contraintes matérielles.

Ce sont uniquement des coups de coeur ?

Oui, ce sont même plus que des coups de coeur. Pour le travail sur le SIDA, j'ai eu tout de suite l'envie de m'y investir même si au départ ce n'était pas évident. Ce n'était pas facile de rencontrer des personnes séropositives même si cela fait 20 ans qu'elles vivent avec cela. Et encore moins facile de rentrer dans certains milieux dans lesquels je ne suis pas habitué. Mais d'un point de vue humain, c'est très riche et très passionnant.

Quelles sont les qualités d'un bon photographe, et plus particulièrement dans le domaine du grand reportage ?

Il faut être très humain et sortir du politiquement correct. Je veux dire par là partir avec des idées qui sont déjà très précises sur le sujet à traiter. Par exemple, dans le travail que je réalise actuellement sur les Touaregs. Si j'avais conçu ce travail avec un journaliste pour montrer une vision occidentale des Touaregs, cette vision serait orientée. Je préfère prendre des photographies de l'occupation quotidienne des populations et peut-être montrer un regard nouveau. Ce qui m'intéresse le plus, c'est de me fondre dans un groupe et ne plus exister, être en parfaite interaction avec celui-ci.

Quelles difficultés rencontrez-vous ?

Le temps tout d'abord et le retour. Ce n'est pas toujours facile mais c'est passionnant.

Et dans l'exercice du métier ?

Je pense que la difficulté aujourd'hui, c'est d'être publié et de trouver les moyens de production. Relancer des projets et trouver des espaces pour montrer nos images. Nous vivons dans un monde d'images, des images qui sont là essentiellement dans un but de marketing. On ne peut pas faire abstraction de cela. Donc, nous devons rentrer dans cette image, la décortiquer, l'analyser et la comprendre.

Que vous inspire l'apparition de nouvelles technologies comme le numérique ?

Dans un premier temps, cela me faisait très peur car cela remettait en question toute ma formation. Le numérique, c'est une évolution et une autre école. Cela fait partie des nouvelles technologies d'information et de communication. Cela rejoint le questionnement que j'ai à propos du mode de l'information. On a une technologie qui nous permet de transmettre des textes et des images presque en temps réel et en même temps j'ai l'impression qu'on n'est pas bien informés ou qu'on n'arrive plus à s'informer. Et là, de nouveau, l'image a un rôle majeur car c'est elle qui va structurer notre imaginaire collectif. D'où l'importance pour le pouvoir ou les grosses sociétés de marketing de contenir, de manipuler et de maîtriser cette image. Et c'est là que le bât blesse. Les gens qui veulent montrer la réalité des choses se heurtent à des groupes de pression qui ne veulent plus de cette réalité ou qui en créent une autre. On est donc dans un monde abstrait et il y a un danger pour les jeunes générations.

Cette évolution-là vous donne-t-elle à penser que demain tout le monde pourra faire de la photo ?

On fait déjà tous de la photo et on est tous bombardés d'images, même en Afrique ainsi que dans les pays où il y a de plus en plus de télévisions partout et internet.

Mais y a-t-il un danger pour la profession ?

Mais justement, moi je trouve qu'il est nécessaire de renforcer l'éducation, la culture de l'image. Il faut se rendre compte que c'est important de former les gens à analyser les images car c'est ce que nous bouffons tous les jours. Là, les photographes et créateurs ont un rôle majeur. Mais il faudrait leur rendre ce rôle au milieu de cet espace qui est de plus en plus restreint. Cela dit, devant un livre ou une expo de photos, on est actif car on peut prendre le temps de regarder tandis que la télévision, c'est de l'instantané. Les images diffusées ne sont peut-être pas celles dont on a le plus besoin.

En photo, vous avez un modèle ?

Je n'ai pas un modèle. Il y a des gens que j'apprécie dans leur démarche, celle-ci étant à peu près la même que la mienne. J'ai rencontré des personnes qui avaient vraiment un côté humain. D'un autre côté, il y des courants que je n'aime pas trop, des gens qui disent « Maintenant, c'est le numérique et c'est la couleur. Point. ». Certains font de très bonnes images en couleurs et d'autres font de très bonnes images en noir et blanc. Mais ce sont avant tout des images et il ne peut y avoir de fracture entre les deux. Le noir et blanc, c'est une manière d'écrire et d'interpréter les choses, de les voir ou de les monter.

Pour vous, il y a de la place pour tout le monde?

Il y a de la place pour tout le monde. Je trouve que c'est très important de laisser les gens s'exprimer comme ils le veulent. Il n'y a pas une méthode meilleure qu'une autre. Moi, je ferai du numérique, j'en suis intimement convaincu. Mais je vais y aller doucement parce que je ne veux pas que mon école soit remise en question du jour au lendemain. Je veux pouvoir m'adapter sans réellement transformer mon quotidien. Je vais continuer en noir et blanc et puis je vais numériser mes images en négatif.

Comment voyez-vous l'avenir de la profession ?

Pas facile ! Les gens qui vont continuer à s'exprimer à travers l'image et à pouvoir en vivre vont devenir des dinosaures. Parce que justement, le monde dans lequel on vit est en train de tout globaliser,

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.