Benjamin Rubbers,
Anthropologue, chargé de cours

Interview réalisée en janvier 2009

Benjamin Rubbers est chargé de cours au sein du Laboratoire d'Anthropologie sociale et culturelle de l'Institut des Sciences humaines et sociales de l'ULg. L'ensemble de ses travaux s'intéressent à une même région, le Haut-Katanga. Il a écrit deux ouvrages : "Faire fortune en Afrique : Anthropologie des derniers colons du Katanga" et "Devenir médecin en République Démocratique du Congo - La trajectoire socioprofessionnelle des diplômés en médecine de l’Université de Lubumbashi".

Quels cours donnez-vous à l'ULg ?

"Anthropologie sociale et culturelle 1 et 2", "Anthropologie économique", "Anthropologie du développement" et "Construction de la démarche de terrain". Par ailleurs, je donne aussi un cours à l'ULB : "Histoire de la pensée anthropologique".

Pourquoi avoir opté pour la profession d'anthropologue ?

Dès l'âge de 12 ans, j'ai effectué des courts séjours à l'étranger, et plus particulièrement en Afrique du Sud, au Mali et en Inde. Mon premier objectif professionnel était d'être médecin. Toutefois, en suivant des médecins indiens dans leur vie quotidienne, je me suis dit que ce métier était trop routinier. Je me suis donc orienté vers les sciences humaines et sociales, toujours avec la ferme intention d'exercer une profession qui me permettrait de voyager. L'anthropologie m'offrait cette possibilité. Qui plus est, durant mes études secondaires, j'ai eu quelques cours d'introduction à l'anthropologie qui avaient suscité mon intérêt.

Pouvez-vous nous expliquer votre parcours professionnel dans l'anthropologie ?

Mes recherches portent depuis 1999 sur la reconversion du bassin minier du Haut-Katanga. Autrefois fleuron de l’industrie et symbole de la modernité congolaise, cette région a connu au cours des années 1990 un déclin économique vertigineux qui a reconfiguré en profondeur le paysage social et culturel de cet univers urbain. J’ai analysé ces changements complexes à partir de trois angles de vue. Tout d’abord, je me suis penché sur les relations entre les habitants de la ville de Lubumbashi et ceux du village de Lwansobe pour appréhender la définition des modes de vie citadin et villageois ainsi que la mobilité des individus, les échanges commerciaux et la négociation des rapports de parenté entre ces deux espaces. Ensuite, je me suis intéressé à la trajectoire des diplômés en médecine de l'Université de Lubumbashi afin de comprendre les conditions de l'investissement scolaire, les mécanismes de l'insertion sur le marché du travail et la construction des identités professionnelles dans une économie réduite à la "débrouille". Dans ma thèse de doctorat, je me suis attaché à étudier la reconfiguration du secteur privé sur les décombres des grandes sociétés publiques à partir du cas des anciens colons belges, grecs et italiens qui sont restés au Katanga. Mon travail montre que ces derniers, après avoir longtemps évolué dans l'orbite de l'industrie minière, occupent aujourd'hui une place centrale sur le marché katangais. Enfin, ma recherche post-doctorale portait sur le devenir des anciens travailleurs de la Générale des Carrières et des Mines (Gécamines), au coeur de la grande transformation que traverse le bassin minier katangais. Autrefois le poumon économique de la région, cette grande entreprise
paternaliste a connu de grosses difficultés au cours des années 1990, ce qui l’a amenée en 2003 à développer un programme de départs volontaires pour réduire ses effectifs de 24.000
à 14.000 travailleurs. Je me suis intéressé aux stratégies de réinsertion déployées par ces anciens salariés, à la reconfiguration de leurs réseaux sociaux (couple, voisinage, parenté) et à la redéfinition de leur identité socioprofessionnelle. 
Mes travaux accordent une attention toute particulière aux activités économiques, à la recomposition des réseaux sociaux et à la dynamique de l’Etat. Toutefois, ils adoptent une perspective large qui tente autant que possible de mettre en relation les différents domaines de l’action (travail, parenté, quartier…) et recourent aussi bien aux outils de la sociologie qu’à ceux de l’histoire et de l’anthropologie tout en privilégiant, sur le plan de la production des données, les méthodes qualitatives.

Comment avez-vous appréhendé votre étude sur les villageois de Lwansobe et les citadins de Lubumbashi ?

Cette étude, menée dans le cadre de mon travail de fin d'études universitaires, n'a pas été facile à réaliser. Après avoir obtenu les autorisations officielles pour y rester une dizaine de jours, j'ai été présenté au chef auprès duquel j'ai pu obtenir l'autorisation de séjourner sur place. J'ai ensuite rencontré la plupart des habitants du village qui m'ont parlé des liens de parenté, des échanges de nourritures, des migrations ou encore des mariages avec les habitants de Lubumbashi. J'ai confronté les deux points de vue. Que ce soit auprès d'une population ou de l'autre, il a fallu apprendre à les connaître et gagner leur confiance en très peu de temps.

A quelles difficultés majeures peuvent être confrontées les anthropologues sur leur lieu d'étude ?

Outre les difficultés pour obtenir les autorisations officielles, ils peuvent éprouver des difficultés à vivre durant une longue période loin de chez eux, sans confort, et surtout sans intimité. Dans des régions comme le Haut-Katanga, ils peuvent également être mis, comme blancs, sur un piédestal, de telle sorte qu’ils éprouvent des difficultés à nouer des rapports de complicité avec leurs hôtes. Et puis il y a l'insécurité dans certaines régions du monde. Au village, j'étais en permanence accompagné par un agent des services de renseignements congolais et par un interprète car, à l'époque, je ne parlais pas la langue, le kiswahili. Malgré tout, j'ai pu mener mes entretiens librement.

Un anthropologue peut-il, par ses études, aider concrètement les populations locales ?

Oui. Ses travaux peuvent aider à repenser, dans certains cas à abandonner, des politiques publiques, des programmes sociaux et des projets de développement. A titre individuel, il peut aussi, bien sûr, s’impliquer dans des microprojets, et aider des familles parmi ses connaissances.

Chaque anthropologue a un domaine de prédilection ?

Tout anthropologue reçoit une formation généraliste. Mais il est également amené, en fonction de ses thèmes de prédilection, à se spécialiser dans un domaine ou un autre. Pour ma part, je suis surtout intéressé par ce qui relève de l’économique, du politique et du développement. D'autres se seront davantage orientés vers un autre type d'anthropologie, religieuse, artistique ou juridique par exemples. Par ailleurs, on se spécialise sur une région particulière car il faut en apprendre, dans le détail, l’histoire, la langue, l’actualité… Certains y consacrent l’ensemble de leur carrière, tandis que d’autres changent de région, voire de continent, après dix ou vingt ans généralement.

Qu'est-ce qui vous plaît dans votre métier ?

La grande diversité des tâches : enseigner, écrire, lire, aller sur le terrain... Mais aussi partager la vie quotidienne d'une population, pénétrer son monde social, découvrir ses soucis, ses attentes et finalement offrir des outils de réflexion aux individus qui construisent leur avenir.

Quels sont les aspects qui vous déplaisent ?

Il y a tout d’abord la gêne qui dérive du rapport postcolonial dans lequel l’anthropologue se trouve vis-à-vis de ses hôtes. Pas évident de faire passer le message que nous ne sommes pas là pour leur donner des leçons mais simplement pour observer leur mode de vie ! Je regrette aussi les limites temporelles qui nous sont parfois imposées. On nous laisse de moins en moins de temps pour mener des recherches approfondies.

Quels peuvent être les commanditaires des études de l'anthropologue ?

Les ONG, les administrations, qu'elles soient communales ou nationales, les institutions européennes…

Les anthropologues sont-ils demandés sur le marché du travail ?

Comme dans beaucoup d'autres domaines, le diplôme n'est pas suffisant. Toutefois, je suis persuadé que si l'on est passionné par son domaine, si l'on développe les outils linguistiques, si l'on s'implique auprès d'associations ou d'ONG, on peut facilement trouver un emploi dans ce domaine.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune anthropologue ?

Connaitre la langue de la population qu'il va étudier. Tout faire, dans la mesure du possible, pour bien s'intégrer. Cela passera par l'acquisition des us et coutumes locales (manger et boire comme eux, par exemple). Ne jamais prendre de haut ses interlocuteurs. Ne pas perdre de vue que l'objectif est d'analyser la vie quotidienne sous différents aspects et donc ne jamais se comporter en touriste !
 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.