Gabriel Castillo, Mycologue

Interview réalisée en octobre 2014

Gabriel Castillo, Docteur en sciences, Mycologue

Qu’est-ce qu’un mycologue ?

C’est une personne qui étudie les champignons. Le domaine est très vaste. Même s’il existe plusieurs laboratoires spécialisés en Europe, la mycologie n’y a malheureusement pas encore la même considération qu’en Amérique du Nord ou en Asie du Sud-Est. La potentialité des champignons est énorme. En Europe, la mycologie a longtemps été considérée comme une branche de la botanique. Les champignons sont pourtant un règne à part, ils sont d’ailleurs génétiquement plus proches des animaux que des végétaux. Il y a eu des signes avant-coureurs de leurs potentialités : par exemple la découverte de la pénicilline par Fleming. Il y a des productions moléculaires extrêmement intéressantes dans le domaine des biotechnologies et je trouve qu’en Belgique on ne les exploite pas assez. Aux Etats-Unis, certaines Universités ont des facultés entières de mycologie. L’étude des champignons est un domaine d’étude comparable à la botanique et la zoologie. Il y a encore énormément de travail à réaliser sur les champignons : 98 à 99 000 espèces ont été identifiées alors qu’on estime qu’il en existe environ 1 600 000.

Quelles sont les applications de l’étude des champignons ?

Leur potentiel est incroyable. Pour vous donner quelques exemples, en Angleterre, ils ont déposé des spots de sur une carte de leur pays en plexiglas. Ils en ont posé à l’emplacement de toutes les grandes villes de Grande Bretagne. En laissant l’organisme migrer pour aller chercher son alimentation, on s’est rendu compte qu’il optimalisait les parcours. Sa stratégie était utilisable pour le réseau ferroviaire anglais : ces plans aideront à le dégorger. Les champignons sont utilisés pour dépolluer des terres. La majorité des polluants qui y sont présents, à part certains métaux lourds, peuvent être purifiés par des champignons. La terre est dépolluée et le champignon qui a poussé est consommable. C’est une manière naturelle de réaliser une dépollution quasi parfaite. Les domaines de la mycologie sont très vastes : biochimie, génétique moléculaire, systématique, biotechnologies, etc. Dans l’histoire, les premiers organismes à avoir été utilisés à but biotechnologiques sont les champignons : levure de bière, levure de pain et de fromage. Autres exemples : les jeans délavés ! La couleur du jeans est, au départ, bleue foncée. Auparavant, pour délaver la couleur, on utilisait des pierres ponces. Cela usait les jeans en dégradant les fibres tout autant que la couleur, cela fragilisait le tissu. De nos jours, on traite les jeans avec une enzyme de champignon qui dégrade le pigment sans dégrader la fibre de cellulose. La vanille artificielle appelée vanilline est également produite par un champignon. L’odeur n’est pas tout à fait identique à celle de la vraie vanille mais la vanilline coûte beaucoup moins cher à produire.

Pouvez-vous nous parler de vos recherches ?

Je fais de la recherche fondamentale sur un groupe de champignons particuliers : les champignons lignicoles, qui dégradent le bois. Ils ont un intérêt important dans le cycle du carbone, c’est-à-dire la remise à disponibilité des différents composants biologiques de la nature morte, que ce soit animaux ou végétaux. Pour ma part, j’étudie plus ceux qui se développent sur les arbres et les branches en forêts tropicales.

Un exemple concret d’expérimentation ?

Je pars en mission et je ramène plusieurs nouvelles espèces. Nombreuses sont encore inconnues. Le premier aspect est d’identifier la biodiversité. Je me focalise sur certains groupes de champignons lignicoles. Avec mon homologue de l’Université de Louvain-la-Neuve, nous collectons les champignons et les mettons en culture pour les ramener vivants en Belgique. Les méthodes actuelles d’identification de nouvelles espèces passent pas la génétique, cela nécessite de ramener les champignons vivants. De retour en Belgique, nous réalisons du séquençage de gènes et en effectuons une comparaison phylogénétique[2] pour voir où les situer au sein d’un groupe de champignons. La taxinomie[3] nous demande aujourd’hui de toujours placer une nouvelle espèce dans un arbre phylogénétique, au sein du groupe auquel il appartient.

Quel est votre parcours scolaire ?

J’étais un enfant hyperactif, cela a eu une importance dans mon parcours scolaire un peu chaotique. A l’époque, l’hyperactivité n’était pas traitée comme elle l’est actuellement, j’étais souvent puni. A la sortie de l’école primaire, j’avais de bons résultats sauf en français, je pense que c’est lié au fait que je suivais aussi des cours d’espagnol en dehors de l’école et que je mélangeais un peu tout. J’ai raté ma première année secondaire et l’année suivante, j’ai été renvoyé de l’école. J’ai cependant réussi mon année. Mes parents m’ont envoyé au centre psychomédicosocial pour décider de mon orientation. On leur a conseillé de m’inscrire dans une formation manuelle et pas intellectuelle. J’ai toujours été bricoleur comme mon papa, on a conseillé de me mettre en A4 (il s’agissait d’humanités professionnelles d’une durée de quatre ans, principalement axées sur la pratique en atelier). J’avais toujours eu de bonnes côtes en mathématiques, j’aimais aussi l’histoire et la géographie et mes parents ont refusé. Ils m’ont inscrit dans une 2ème année d’observation, qui donnait accès par la suite aux A2 et aux A3 (qui correspondaient plus ou moins à l’époque aux actuelles sections techniques de transition et techniques de qualification). Au final, cela ne s’est pas trop mal passé, même si j’ai eu des examens de seconde session tous les ans, et j’ai fini par obtenir un A2 en électronique. C’était assez poussé au niveau de la physique : cours d’électricité, cours de logique, etc. Mon père travaillait en usine et savait que dans ce domaine, les chefs de service étaient ingénieurs. Il m’a poussé à continuer mes études. J’ai fait une 7ème année spéciale scientifique pour me mettre à niveau en mathématiques. Je n’ai pas présenté l’examen d’entrée d’ingénieur civil et je me suis inscrit dans des études d’ingénieur industriel. J’ai doublé ma première année et une fois arrivé en deuxième, j’ai abandonné.

Vous avez interrompu vos études ?

Je travaillais depuis l’âge de 16 ans dans l’usine de mon père, au service électricité puis au service expédition. On chargeait des sacs de cinquante kilos sur des bateaux ou wagons toute la journée. J’y ai donc postulé et on m’a engagé tout de suite comme docker. Puis, j’ai pris de la maturité, j’avais 23 ans et beaucoup de mes amis se mariaient, avaient des enfants, etc. Mon environnement social s’est amenuisé, moins de sorties et de tentations. J’ai dit à mon père que je voulais arrêter de travailler et recommencer des études. Quand je lui ai annoncé que je voulais faire de la biologie, il s’est mis les mains sur la tête et m’a dit : qu’est-ce que tu vas faire avec ça ? Je lui ai répondu que je voulais avoir un diplôme universitaire et que si je voulais être à même de réussir, il fallait que je choisisse quelque chose qui me plaisait. Je n’ai pas fait mon choix par rapport à un métier, mais par amour pour la biologie. J’ai toujours aimé la nature, me promener dans les bois. Je gagnais bien ma vie comme docker, j’avais mis de l’argent de côté et il a finalement accepté. J’ai raté ma première année, car je n’avais plus l’habitude d’étudier. Puis je me suis mis dans le bain et toutes les années suivantes se sont très bien passées, surtout quand les cours n’ont plus concerné que la biologie. A l’époque on avait le choix entre la biochimie, la zoologie et la botanique. La biochimie ne m’intéressait pas, je ne me voyais pas passer tout mon temps dans un laboratoire. J’ai longtemps hésité entre la botanique et la zoologie, ayant été élève assistant en physiologie animale. J’ai fait une liste de pours et de contres et, comme les deux me plaisaient autant, c’est un élément pratique qui a déterminé mon choix. J’ai étudié la botanique car l’Institut était plus facile d’accès en voiture, contrairement à celui de zoologie qui se trouve au centre-ville. A l’époque je n’avais jamais pensé aux champignons mais une opportunité s’est présentée à moi. On m’a proposé de réaliser mon travail de fin d’étude sur les champignons lignicoles en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où se trouvait à l’époque la station scientifique belge Léopold III. J’étais très hésitant car je n’avais jamais quitté l’Europe et je ne connaissais rien du milieu tropical. On m’avait aussi proposé un autre sujet de mémoire sur l’étude des plantes à fleurs. J’ai finalement accepté de partir en Papouasie-Nouvelle-Guinée et ce fut le voyage de ma vie ! C’était le paradis … et l’enfer en même temps. Les conditions climatiques ne sont pas faciles et c’est dur d’y travailler, mais c’est là que j’ai trouvé ma vocation. J’ai énormément travaillé et le mémoire que j’ai sorti était une grosse brique. Plusieurs publications en ont été tirées par la suite.

Qu’en est-il de votre parcours professionnel ?

J’ai été engagé un an au Ministère de l’Environnement pour évaluer le potentiel belge en matière de biodiversité. Ce projet, demandé par les Nations Unies suite à la convention de Rio de 1992, était une collaboration entre le Ministère de l’Environnement et le Musée des Sciences Naturelles de Bruxelles. J’ai ensuite été engagé comme assistant à l’Université de Liège mais je suis resté attaché au cabinet du Ministère pendant encore deux ans et demi pour continuer à collaborer à ce projet. Nous avons réalisé un catalogue regroupant toutes les personnes travaillant dans les domaines de la biodiversité. Aujourd’hui, ces informations se trouvent sur une plateforme numérique qui a été transférée au Jardin National Botanique de Belgique à Meise. Le travail était éprouvant car les chercheurs scientifiques sont des gens fort occupés et c’était difficile de les rencontrer. J’ai réalisé mon doctorat une fois de retour à l’Université. En tant qu’assistant universitaire, j’avais énormément de charges de cours de travaux pratiques, environ 450 heures, et très peu de temps pour me consacrer à mes recherches. Malheureusement, nous sommes plus évalués sur les recherches que nous effectuons que sur les services que nous rendons à l’Institution. Le critère prépondérant, ce sont les publications scientifiques. J’ai fini ma thèse de doctorat au bout de huit ans, en 2002. Depuis, je continue mes recherches et je suis chargé de plusieurs cours et travaux pratiques dans mon domaine.

Dans quelles régions partez-vous pour vos recherches ?

En ce moment je pars plus en Amérique du Sud. J’ai commencé par l’Asie et l’Océanie du Nord (Papouasie-Nouvelle-Guinée). Puis j’ai eu l’opportunité de travailler sur un contrat pour comparer les champignons entre l’Asie du Sud-Est, l’Afrique tropicale et l’Amérique tropicale. J’ai fait quelques missions en Afrique : Kenya, Tanzanie, Cameroun, Ethiopie. J’ai travaillé durant 6-7 ans sur un projet à Cuba, en collaboration avec la mycothèque de Louvain-La-Neuve[4]. Nous avons installé une banque de gènes fongiques de référence pour les Caraïbes. Cela m’a permis d’être régulièrement en contact avec la flore fongique tropicale. Il y a également eu quelques contrats de coopération sur le Mexique et l’Argentine. Via le F.N.R.S.[5], en collaboration avec le C.N.R.S.[6], nous avons monté un projet de quatre ans en Guyane Française, dans la forêt amazonienne.

Quels sont les aspects positifs de votre métier ?

Les voyages, les collaborations internationales, la rencontre avec les populations locales. Je m’intègre très facilement, je suis très social, je ne dénigre jamais personne. J’estime que le savoir manuel a autant d’importance que le savoir intellectuel. Un menuisier ou un ébéniste qui fait son métier avec amour a autant de valeur qu’un universitaire.

Et les aspects les plus négatifs ?

Plus le temps passe, plus on est accaparé par l’administratif et c’est quelque chose qui ne me plait pas. Plus on avance dans la carrière, plus on a de « paperasse » à compléter, notamment dans l’encadrement des mémorants et des doctorants. L’autre gros point négatif est la difficulté de trouver de l’argent pour les projets de recherche.

Quelles qualités faut-il posséder pour exercer ce métier ?

La passion. Si vous n’êtes pas passionné, il faut laisser tomber.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans ce métier ?

Je lui conseillerais de s’inscrire dans des sociétés dites « savantes », des A.S.B.L. comme la Société Botanique de Liège qui possède une section mycologie, ou Natagora, Aves, etc. Il doit d’abord devenir un naturaliste avant de devenir biologiste ou mycologue. Il faut s’intéresser à la biodiversité car étudier une espèce en dehors de son contexte, cela n’a plus de sens de nos jours.

 

[1] Variété d’amibes collectives qui se développent sur des végétaux, étudiées par les mycologues.

[2] La phylogénie est l'étude des relations de parenté entre êtres vivants.

[3] La taxinomie ou taxonomie est une science, branche de la biologie, qui a pour objet de décrire les organismes vivants et de les regrouper en entités appelées taxons afin de les identifier puis les nommer et enfin les classer.

[4] L’UCL possède la 3ème plus grosse mycothèque du monde en nombre d’espèces de champignons et souches de levures conservées.

[5] Fonds National de la Recherche Scientifique Belge, aujourd’hui connu sous le nom de F.R.S. – F.N.R.S. : Fonds de la Recherche Scientifique.

[6] Centre National de la Recherche Scientifique en France.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.