Hichem Slama, Neuropsychologue

Interview réalisée en décembre 2013

En quoi consiste votre profession au quotidien ?

La moitié de mon temps, je travaille à l’hôpital Erasme en tant que neuropsychologue clinicien dans le service de neurologie. Je reçois des gens qui ont des lésions cérébrales soit à la suite d’accidents tels qu’un traumatisme crânien, par exemple, soit à la suite d’accidents vasculaires comme des hémorragies cérébrales ou des thromboses. Je reçois également des gens qui souffrent de maladies dégénératives comme la maladie d’Alzheimer ou la maladie de Parkinson ainsi que des gens qui ont des maladies infectieuses comme des encéphalites. Mon travail consiste à voir ces patients et à les évaluer pour déterminer s’ils ont des troubles de la mémoire, des troubles du langage, des troubles de la concentration, des troubles du raisonnement, etc. C’est ce qu’on appelle des fonctions cognitives. En plus de l’évaluation, je fais aussi de la prise en charge, même si je n’en fais que peu en hospitalisation.  Cela consiste à mettre en place des rééducations pour essayer soit d’améliorer ce qui ne va plus, soit de trouver des moyens alternatifs pour que ces gens puissent fonctionner le plus normalement possible. J’interviens aussi chez les enfants. Là, je fais essentiellement du bilan et du diagnostic. Ce sont des enfants qui ont le plus souvent des problèmes scolaires avec des suspicions de troubles de l’attention ou de troubles du langage, par exemple. A nouveau, le travail consiste à voir comment ces enfants réalisent des exercices de mémoire, de concentration, d’attention. De voir, s’il y a effectivement des difficultés, des déficits et si oui, de voir comment on peut les aider. 

L’autre moitié de mon temps, je travaille à l’université comme assistant c’est-à-dire que je fais de l’enseignement, je donne des cours de neuropsychologie. Je fais aussi de la recherche, une thèse de doctorat et donc divers travaux de recherche sur des questions qui peuvent concerner par exemple les troubles de l’attention.

Est-ce assez courant qu’un neuropsychologue soit à la fois clinicien, enseignant et chercheur ?

Il y a beaucoup de neuropsychologues qui travaillent uniquement comme cliniciens. On a des neuropsychologues chez les adultes, chez les enfants, chez les personnes âgées. La partie clinique concerne le plus souvent l’évaluation des fonctions cognitives, mais aussi la prise en charge des troubles de l’attention et de la mémoire. Les chercheurs sont le plus souvent uniquement chercheurs. Ils vont développer des thématiques de recherche autour des questions des troubles cognitifs. Le mélange clinique/recherche est assez rare dans la profession. C’est difficile de combiner les deux mais c’est possible.

Pouvez-vous évoquer votre parcours professionnel ?

J’ai travaillé d’abord 5 ans uniquement comme clinicien chez l’adulte et puis un peu aussi chez l’enfant. Plus tard, un poste d’assistant à mi-temps s’est libéré à l’université. Cela m’intéressait de retourner vers l’enseignement et la recherche et j’ai donc saisi l’opportunité de vivre ces deux expériences. C’est un peu le hasard de la vie. 

Pouvez-vous décrire une situation thérapeutique de manière concrète ?

Une personne adulte hospitalisée en neurologie suite à un accident vasculaire cérébral ou suite à un traumatisme crânien va d’abord avoir un parcours médical. Ils vont essayer de stabiliser son état. Si c’est un vaisseau qui s’est bouché, de le déboucher, si c’est une hémorragie, de l’arrêter. Il va y avoir une partie médicale. Quand la personne est stabilisée, on tente de voir s’il y a des séquelles, des troubles consécutifs à l’accident vasculaire. Parmi les examens possibles, il y a l’examen neuropsychologique. On m’appelle pour me dire : « Il y a tel monsieur ou telle madame qui a eu tel accident. Est-ce que vous pouvez réaliser un examen chez lui/elle pour voir s’il y a des troubles des fonctions cognitives ? » Je vais chercher cette personne dans sa chambre, je l’emmène dans mon bureau et je lui fais passer des examens de la mémoire, du langage, de la concentration, du raisonnement. A la suite de cela, j’observe dans quelle mesure les résultats de la personne concordent ou non avec ce qu’on attend en général chez quelqu’un du même âge ou du même niveau d’études. Je détermine s’il y a effectivement des troubles ou non. Ensuite, je rédige un rapport et je transmets les conclusions au médecin. En fonction des résultats, nous décidons de mettre en place ou non un suivi, une prise en charge, si la personne peut retourner à son domicile ou pas. Nous imaginons le devenir de cette personne à court et à moyen terme. 

Un autre exemple est celui d’un patient hospitalisé parce que ses proches trouvent qu’il commence à avoir des problèmes de mémoire ou que son comportement a changé. On va m’appeler pour demander un examen neuropsychologique, pour avoir un avis diagnostic. Je vais réaliser des examens et définir si les difficultés observées pourraient correspondre à une maladie d’Alzheimer ou à une autre maladie. La démarche diagnostique c’est essayer de comprendre ce qu’a la personne. 
En consultation, je travaille avec des enfants et leurs parents. Ils viennent souvent me voir avec des plaintes scolaires. Ils sont envoyés par des médecins, par l’école ou par des centres PMS. Ma démarche est de faire un bilan pour observer les éventuels déficits ou troubles que peuvent avoir ces enfants. En fonction des résultats, j’évalue si cela peut correspondre à une dyslexie, à des troubles de la lecture, à des troubles de l’attention, à des troubles du langage, à des troubles de la gestion des mouvements, etc. 

Quelle est votre formation de base ? Avez-vous suivi d’autres formations ?

J’ai commencé par faire 3 semaines de physique à l’université parce que j’avais un parcours d’études secondaires en sciences-math. Cela ne m’a pas plu et je me suis réorienté très vite vers la psychologie sans savoir exactement pourquoi. J’avais du mal avec les sciences exactes, j’avais besoin de plus de contact avec les autres. J’avais envie d’aller vers les sciences humaines. C’était un peu mais pas totalement du hasard vu que mon père est psychologue. Même si je ne savais pas très bien ce qu’il faisait, mon choix a été influencé par le fait que c’était un peu familier. C’est au cours de mes études que j’ai découvert la neuropsychologie. Quand j’ai vu des vidéos de patients, je me suis dit « c’est ça que je veux faire ». C’était une Licence (actuellement Master) en 5 ans.
Après 5 ans d’expérience professionnelle, j’ai fait un Diplôme d’Etudes Approfondie en 2 ans. C’étaient des travaux de recherche et de présentation. J’ai aussi dû rédiger un mémoire. A présent, je fais une thèse qui va se terminer prochainement. 

Parallèlement à l’université, j’ai suivi quelques formations par-ci par-là, sur des questions bien précises par rapport aux fonctions cognitives, à la prise en charge de certains troubles ou à l’évaluation de certaines difficultés. J’ai suivi des séminaires de formation organisés par des cliniciens qui ont acquis une certaine expérience, par exemple pour la psycho-éducation.
De par mon activité à l’université, je participe à de nombreux colloques et congrès où il y a beaucoup de présentations de questions de recherche et de questions cliniques. Je bénéficie ainsi d’une sorte de mise à jour à travers cela.

Selon vous, quelles sont les qualités nécessaires pour exercer cette profession?

La neuropsychologie demande à la fois un intérêt pour l’autre, une capacité à entrer en bonnes relations avec l’autre. On voit souvent des gens qui ne vont pas bien. C’est important d’avoir de l’empathie, de l’altruisme, des facilités de contact et de communication, une envie d’aider, de faire avancer la situation pour quelqu’un. Mais aussi une rigueur, une envie de structurer son raisonnement, de structurer sa manière d’analyser. Quand on pose un diagnostic, c’est un raisonnement structuré. Il y a une méthodologie. 
Il faut avoir envie d’apprendre, de connaître le fonctionnement du cerveau, de se documenter sur des maladies, sur des tests, sur les fonctions cognitives.
Il ne faut pas avoir peur de l’anglais parce que la littérature scientifique est souvent en anglais. Si on veut se tenir au fait des dernières découvertes, l’anglais est un plus.

Quel est votre horaire de travail ?

En hôpital, ou dans les institutions médicales ou paramédicales, c’est en général de 9h à 17-18h. Ceux qui travaillent en indépendant ont parfois des horaires beaucoup plus lourds ou beaucoup plus légers selon la demande des patients.
Pour mon travail de recherche, les horaires sont plus irréguliers. Cela fonctionne par objectif, par « dead line ». A tel moment, je dois avoir fini telle partie de recherche et donc là cela peut être du non-stop. 

Quelle est la différence entre un neuropsychologue qui exerce en tant qu’indépendant et un neuropsychologue qui exerce en hôpital ?

Si on pense à l’enfant, beaucoup de personnes vont consulter directement chez des indépendants pour des problèmes scolaires. C’est assez fréquent que des paramédicaux (logopède, neuropsychologue, psychomotricien…) se regroupent pour fonder un centre ou une asbl qui fait de la mise au point ou de la prise en charge. Dans cette activité, ce n’est pas toujours en collaboration avec des médecins. 
Chez l’adulte, le neuropsychologue indépendant travaille plutôt dans le cadre de pathologies dégénératives ou de pathologies psychiatriques. La collaboration avec les médecins est très fréquente notamment parce que certains examens sont remboursés s’ils sont prescrits. Par exemple, depuis un an, l’examen de mise au point de maladies dégénératives est remboursé une fois dans la vie pour une personne. 

Quels sont les professionnels avec lesquels vous êtes en contact au quotidien?

Le plus fréquent pour un neuropsychologue en hôpital, ce sont les contacts avec les neurologues, les neurochirurgiens et les psychiatres. Mais aussi les ergothérapeutes, les kinésithérapeutes, les logopèdes, les infirmiers. Le monde médical et paramédical et plus particulièrement celui qui concerne le cerveau : les services de neurologie, de neurochirurgie ou de psychiatrie. Je donne aussi  des avis dans d’autres services : en hématologie ou en oncologie quand il y a des tumeurs cérébrales, par exemple. Ce sont des services qui demandent des avis avant ou après une opération pour savoir si la personne peut rentrer chez elle. Mais aussi quand ils ont des patients qui ne suivent pas les médications, pour un problème de greffe par exemple. Je vais les voir pour exclure ou confirmer les troubles.

Chez l’enfant, le neuropsychologue est en contact avec les parents. Avec leur accord, il se met également en contact avec les enseignants, les Centres PMS et d’autres psychologues.
En hospitalisation, je participe à des réunions d’équipe où on discute de la situation des patients hospitalisés dans le service. En consultation, il y a moins le côté fonctionnement en équipe. On a des contacts duels avec le médecin ou le psychologue qui a envoyé le patient.

Quels sont les avantages et les inconvénients de votre métier ?

C’est une profession qui s’inscrit dans le soutien, le rapport à l’autre. Un des avantages est d’avoir beaucoup de contacts avec des personnes, d’être confronté à des histoires, à des vies. C’est quelque chose dont il est difficile de se lasser puisqu’on est tout le temps face à de nouvelles personnes. Même si on retrouve les mêmes problèmes, les mêmes difficultés, les mêmes questions. On est souvent un peu dans un rôle de détective : Qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce que cette personne pourrait bien avoir ? Il faut réfléchir, formuler des hypothèses avec d’autres praticiens.
Un autre avantage, c’est qu’on est tout le temps surpris. Je vois constamment des gens qui me surprennent. Quand on a des lésions cérébrales, on se comporte parfois de manière totalement surprenante. Il y a un étonnement face à des patients qui ne fonctionnent plus comme nous.
Dans les difficultés, affectivement, ce n’est pas toujours évident de travailler avec des personnes malades. C’est quelque chose qui doit se gérer. Une partie du travail est une partie très solitaire. On voit des patients mais on est dans un bureau avec une personne.
Une autre difficulté est qu’aujourd’hui la profession commence seulement à être vraiment reconnue. Il n’y a pas de titre de neuropsychologue, on a un titre de psychologue. Au niveau de l’INAMI et du remboursement, on est loin d’être dans une situation idéale. Contrairement aux logopèdes qui ont un titre protégé et un remboursement adapté pour leurs prestations. 

Quelle est la différence entre un neuropsychologue et un logopède ?

Les métiers sont proches. A la base, ceux qui ont mis en place les premiers modèles théoriques, les premiers outils en logopédie étaient des psychologues, des chercheurs en psychologie. Les logopèdes sont pour moi des neuropsychologues spécialisés dans le langage même s’ils ont des spécificités. Une des spécificités est qu’ils vont travailler les problèmes de déglutition, d’articulation. Suite à des lésions, on peut ne plus être capable de manger, de faire vibrer ses cordes vocales. Des aspects qui sont peut-être plus proches du travail des kinésithérapeutes. Ils travaillent les muscles et le mouvement. Les logopèdes ont une spécialité mais en général leur manière de travailler ressemble très fort au travail des neuropsychologues : évaluer les problèmes de langage, d’écriture, de lecture chez l’enfant et chez l’adulte. Ce sont des disciplines sœurs, des sous-spécialités. 

Le neuropsychologue ne va pas s’intéresser qu’au langage, il s’intéresse aussi à d’autres fonctions comme l’attention, la mémoire, etc. Certains logopèdes sortent de leur formation de base pour prendre en charge, par exemple, des patients qui présentent des problèmes d’attention. Un bilan coûte environ 100 euros chez un neuropsychologue, chez les logopèdes ce sera beaucoup moins et donc cela permet un accès aux personnes moins favorisées.

La limite entre les deux professions n’est pas tranchée et surtout parce que la situation de remboursement favorise actuellement les logopèdes. Ce que je dis souvent aux étudiants en logo et en neuropsy, c’est de faire un an en plus pour pouvoir prendre à la fois en charge des problèmes de type logopédique et langagier ainsi que des problèmes plus larges qui relèvent plutôt de la neuropsychologie. C’est plus court de le faire en passant de la logopédie à la neuropsychologie. 

Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui s’intéresse à ce métier ?

Il faut faire des études de psychologie (éventuellement de logopédie). Je lui dirais d’avoir très vite une petite expérience, d’aller en hôpital si possible pour assister à quelques bilans, pour voir si la profession l’intéresse. Aujourd’hui avec Internet, on peut aller voir des documentaires sur des patients qui ont des troubles de l’attention, sur des patients qui ont des lésions cérébrales, etc.
Je lui dirais aussi de profiter de la période du bachelier pour voir si la profession l’accroche. Et si oui de s’accrocher! Ce sont des études faisables mais qui demandent beaucoup d’investissement. 

Quelles sont selon vous les perspectives d’avenir ?

Je pense que la neuropsychologie est amenée à beaucoup évoluer. D’une part sur le plan scientifique, grâce à toutes les méthodes de neuro-imagerie qui permettent de voir clairement ce qui se passe dans le cerveau. Cela a renforcé la manière d’investiguer les troubles. 

C’est une profession encore assez jeune. Je pense que la collaboration va s’intensifier avec le monde médical et les acteurs de l’enfance. On voit apparaître de plus en plus des neuropsychologues qui s’installent comme indépendants. Cela va continuer surtout s’ils sont reconnus au niveau des remboursements.

Des pistes de débouchés pour les neuropsychologues sont les institutions comme les centres PMS car ils ont besoin de professionnels capables d’évaluer les enfants sur les aspects du langage, etc. Traditionnellement, on engageait des psychologues cliniciens formés aux aspects psycho-affectifs, aux relations familiales, cela commence à changer.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.