Jean-Yves Laffineur,
Directeur et programmateur d'un festival

Interview réalisée en juin 2008

Jean-Yves Laffineur est fondateur, directeur et programmateur du festival Esperanzah!

Parlez-nous du Festival Esperanzah ! En quoi est-il différent des autres festivals ?

Esperanzah! repose sur trois piliers fondamentaux : le lieu, l’identité artistique et le caractère « engagé » du festival. L’Abbaye de Floreffe est un cadre remarquable, c’est un site classé qui date du 18e siècle et cela fait déjà une grande différence avec d’autres festivals qui se déroulent dans des champs ou dans des sites vides. Je suis persuadé que ce site a quelque chose d’enchanteur, de magique pour l’organisation d’un festival. L’identité artistique est également très importante. Nous nous sommes positionnés « musiques du monde » mais au sens très large car c’est un festival de musiques actuelles avant tout. Par « musiques du monde », j’entends musiques métissées, des musiques modernes avec des rythmes du monde. Ca peut très bien être du rock, de la pop mais toujours avec une identité culturelle propre à l’artiste. Le troisième pilier, le caractère engagé du festival, se construit à plusieurs niveaux. Chaque année nous avons une thématique et depuis plusieurs années maintenant, nous travaillons en collaboration avec le CNCD, le Centre National de Coopération au Développement qui est notre principal partenaire. Il y a une trentaine d’associations qui se retrouvent autour de cette thématique et qui organisent des animations structurées en pôles. On a commencé à travailler il y a quelques années avec des ONG qui tenaient des stands et d’autres festivals ont repris le système par après, mais de notre côté, nous allons encore plus loin car nous travaillons toute l’année avec ces ONG et associations partenaires dans l’organisation de l’événement et ça, c’est exceptionnel. Enfin, le caractère engagé du festival se retrouve aussi dans le choix des artistes, des partenaires, dans notre positionnement pour le développementdurable,etc

En quoi consiste votre travail en tant qu’organisateur ?

C’est la coordination générale de l’événement et de l’ensemble des équipes. Je gère le rassemblement de toutes les forces, de toutes les capacités, de toutes les énergies pour faire en sorte que cela fonctionne. Pour ma part, j’ai deux fonctions puisque je suis également programmateur.

A ce propos, comment s’effectue la programmation ?

La programmation, pour moi, c’est un peu comme si je construisais une oeuvre d’art. Je pars de choses préexistantes, c’est-à-dire des artistes qui ont eux-mêmes des identités fortes, et je passe plusieurs mois à écouter, regarder, à aller à des concerts pour essayer de sentir l’artiste qui va faire la différence à Esperanzah!. Je recherche toujours une cohérence mais cela reste très personnel, le choix des artistes fonctionne essentiellement par « coups de coeur ». J’essaie d’aller vers l’inédit, vers la découverte, la révélation, il n’y a pas d’études de marché, pas de calculs, etc. De plus en plus souvent, nous avons la chance d’avoir des artistes qui veulent venir chez nous. Mais au départ, je galérais puisque je ne connaissais personne. Je suis allé au WOMEX, qui est un important salon musical pour les professionnels de l’industrie musicale dans le domaine des musiques du monde. On y rencontre des agents, artistes, producteurs, labels, etc. La première année j’y ai distribué une feuille de présentation en français et en anglais dans laquelle je présentais déjà l’identité du festival. Tout de suite, il y a des gens qui se sont positionnés et qui ont été partants pour travailler avec moi. Dès le début, j’ai donc eu des agents, un expert, etc. Aujourd’hui, j’ai tout un réseau de personnes qui me renseignent des artistes maisaussi d’agents et de managers que je contacte directement.

Quelles sont les autres fonctions que l’on retrouve au sein de votre équipe ?

Tout d’abord, il faut savoir qu’au commencement, nous étions tous bénévoles et j’avais un deuxième boulot à côté ! Depuis deux ans, on retrouve une équipe de « permanents » composée d’une personne qui se charge du volet administratif et financier, une responsable de la communication, un responsable sensibilisation et thématique, une attachée de presse et un responsable logistique. En dehors de cette équipe de base, pour l’organisation, il y a un comité de 14 personnes qui représentent les 14 fonctions que l’on retrouve sur le festival parmi lesquelles il y a la gestion des partenariats, sponsors et subsides ; la coordination artistique (animations off, les décors, les artistes plasticiens, la production artistique), la communication, le développement de la thématique, la logistique (bars, souk, campings, environnement), la régie (son, lumières, scène), le catering et le logement et le volet administratif et financier. Ces personnes coordonnent alors chacune une équipe et au final, il y a environ 1200 personnes (travailleurs et bénévoles) qui travaillent pendant le festival.

Quel a été votre parcours professionnel ?

Je suis psychologue de formation, licencié en psychologie, option psychologie sociale. J’ai ensuite fait une licence en sciences économiques et sociales à horaire décalé. Je suis donc à la fois psychologue et économiste. J’ai beaucoup travaillé (et je travaille toujours) comme consultant dans le développement de projets pour une association pour laquelle j’ai donné des formations, j’ai fait des interventions, de la consultance, des interventions d’un point de vue stratégique, etc. Ma spécialisation c’est véritablement le développement de projets. Parallèlement à cela, j’ai toujours été directeur de projets associatifs, d’associations diverses. A un moment donné, j’ai eu envie de me faire plaisir en arrêtant tout ce que je faisais dans le social et en me tournant vers le culturel. Et c’est là que j’ai créé Esperanzah!. J’ai toujours eu une passion pour la musique depuis l’enfance où j’imaginais déjà créer des festivals dans certains endroits ! Et puis, depuis que j’ai 15 ans, j’ai fait énormément de festivals dont un qui s’appelait « Le Temps des Cerises » et qui avait lieu… à l’Abbaye de Floreffe.

En quoi la formation que vous avez suivie vous aide-t-elle dans votre profession ?

L’économie est très utile puisque c’est moi qui gère les budgets, qui définis les stratégies financières, etc. Le côté psychologique m’aide dans la gestion de l’équipe, dans ma capacité à déléguer, ce qui est très difficile à faire pour beaucoup de gens !

Qu’est-ce que vous appréciez le plus dans votre travail ? Le moins ?

J’aime beaucoup la programmation, concevoir quelque chose en partant de rien. C’est très lié aux relations humaines qui sont très importantes pour moi. J’ai beaucoup d’amis dans le secteur en Belgique et à l’étranger. J’aime moins tout ce qui est formalisation, obligation administrative, dossiers,etc. J’ai l’impression d’être moins libre dans ce que je fais dès qu’il y a des normes, des contraintes.

Quelles sont les difficultés rencontrées dans l’organisation du festival ?

Ça évolue avec l’expérience. Au début, ce n’était pas évident de trouver les personnes compétentes pour chaque poste mais maintenant, ça roule tout seul puisque chacun connaît son boulot et on peut donc organiser le festival plus sereinement. Ce n’était pas facile non plus de trouver des budgets, des fonds supplémentaires au niveau des subventions car nous n’avons pas beaucoup de sponsors. Il faut essayer de vendre son truc mais il faut aussi que l’artiste y trouve un intérêt. Parfois, lorsqu’on essaie de faire venir certains artistes ils ne sont pas disponibles ou alors ce sont les agents qui mettent des freins et donc, il y a des déceptions. Il y a aussi le fait qu’Esperanzah! soit de plus en plus reconnu et donc, la concurrence est de plusen plus rude ! Selon vous, quelles sont les qualités requises pour exercer ce métier

Pouvoir avoir une vue globale du projet, pas seulement le festival mais tout ce qu’il y a autour également. Pouvoir prendre du recul par rapport à l’ensemble et ne rien oublier. Pouvoir déléguer sinon on ne dort plus! Avoir la capacité de gérer son stress et faire face à l’imprévu Et puis il y a des compétences spécifiques qui représentent un « plus » comme la maîtrise du budget; avoir des compétences dans le domainefinancier; avoir une vision stratégique du projet et être cohérent dans ce qu’on fait.  

Quels sont donc les conseils que vous pourriez donner à un jeune qui souhaite se lancer dans un tel projet ?

Il faut avant tout prendre le temps de tout analyser et avoir une bonne maîtrise de tout ce qui est nécessaire avant de lancer l’événement. S’assurer d’avoir un réseau mais aussi les personnes nécessaires autour de soi. L’aspect relationnel est également important, que ce soit en interne avec l’équipe ou en externe par rapport aux agents, à la presse, aux partenaires,etc. Il faut aussi que le projet ait une identité forte, une cohérence. Ce n’est pas un métier facile mais très valorisant quand le succès est là !

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.