Mano Giusti, Verrier (artisan)

Si vous aimez visiter les églises de Belgique, vous avez déjà sûrement rencontré des oeuvres de Mano GIUSTI. Peintre verrier, celui-ci est un des derniers spécialistes que compte notre pays en matière d'art du vitrail. Son atelier est d'ailleurs issu d'une tradition familiale ancrée dans le Condroz depuis 1870.

Quelle fut votre formation ? 

Pour ma part, j'ai suivi la formation habituelle des Beaux-Arts. J'y ai principalement appris la peinture sur chevalet et le dessin. Cela m'était nécessaire pour perpétuer la tradition artistique de notre atelier qui existe depuis 1870. L'atelier emploie actuellement un autre maître-verrier pour nous soulager de la quantité de travail. J'ai toujours tenu à ce que nos collaborateurs aient, eux aussi, une formation artistique dans les Beaux-Arts.

Votre goût pour le vitrail remonte loin, dès lors ?

Oui, bien sûr ! J'ai toujours vécu dans une maison attenante à un atelier où des vitraux étaient confectionnés. Il me semblait naturel de perpétuer la société familiale. En général, si on aime la peinture sur verre, cela remonte toujours assez loin. Prenez le cas de notre associé actuel, Jean-François Constant, il collectionnait les cartes postales de vitraux depuis l'âge de 13 ans. Chez lui, le déclic s'était produit en visitant la cathédrale de Chartres. Bien entendu, il fut ravi d'être appelé au sein de notre atelier.

Comment s'organise votre travail ?

Deux tâches principales nous incombent : d'une part, la création de verres peints et, d'autre part, la restauration de vitraux. Nous consacrons grosso-modo 60% de notre travail à la création proprement dite. Celle-ci se fait en fonction de la demande des particuliers. Quand nous traitons avec les églises, il s'agira souvent de restauration car le clergé manque de moyens pour la réalisation de nouveaux vitraux.

Pouvez-vous expliquer le cheminement d'une création ?

La première étape sera toujours de dessiner le projet sur carton. Ensuite, nous soumettons notre idée au client qui peut demander certaines modifications. Une fois que tout le monde est d'accord, nous décalquons le dessin afin de "décalibrer" les morceaux comme pour un puzzle. Après cela, il faut découper ce que nous appelons l'âme du plomb. C'est une opération essentielle pour que le vitrail corresponde plus tard au dessin. Nous choisissons ensuite le ton du verre afin de porter le gabarit dessus. Intervient alors l'opération de découpage, puis de collage sur un grand morceau de verre, autre opération essentielle car le vitrail se travaille par transparence. Le verre est alors dessiné jusqu'à ce qu'il soit prêt à une première cuisson. Sorti du four; le verre doit d'abord refroidir avant que ne commence la "grisaille". Cette mission délicate consiste à façonner les ombres et les lumières. Après la "grisaille ", le verre passe à nouveau au four: Il y sera placé une troisième, voire une quatrième fois, si il faut y ajouter des émaux. Quand le travail de la couleur est terminé, le verre sera alors prêt au montage sous plomb, avant-dernière opération avant l'enduisage.

Il s'agit donc d'un travail de longue haleine ?

Oh oui! Le vitrail le plus élémentaire nécessite plusieurs jours de travail, ne fut-ce qu'en raison des attentes pour que le verre refroidisse après les passages au four: Vous comprendrez aisément que, si l'on veut travailler avec minutie, chaque création demande beaucoup de patience. Vraiment, le mot "création" n'est pas usurpé.

Vous avez la sensation d'exercer un métier artistique ?

Absolument! Artistique, pour sa part de création, et artisanal, pour son recours à des techniques parfois fort anciennes. Toutefois, il ne suffit pas d'être maître-verrier pour se proclamer artiste. Autant qu'il est possible de réparer une voiture et de ne pas savoir en dessiner une, il est possible de restaurer des vitraux et de ne pas savoir en créer. Le métier est devenu rare. Aussi ceux qui le pratiquent devraient parfois s'imposer un peu d'humilité. En France, de grandes maisons de maîtres-verriers ont la modestie de faire appel à des peintres: Miro, Picasso, Le Corbusier ont travaillé avec des spécialistes du verre. Ce n'est pas un hasard si la France recèle de magnifiques églises contemporaines. Regardez en Belgique: il y en a très peu!

Outre la minutie, pouvez-vous parler des autres qualités propres aux peintres verriers ?

Pour faire des peintures sur verre, la première nécessité est bien entendu de savoir dessiner. C'est pourquoi j'ai tenu à faire les Beaux-Arts et que je n'engage des apprentis qu'à leur sortie d'études artistiques. Ensuite, il y a la connaissance de la technique du verre qui réclame, vous vous en doutez, un long apprentissage.

Quels sont les avantages de votre métier ?

Premièrement, c'est un métier artisanal, ce qui se fait de plus en plus rare de nos jours. J'aime les matériaux utilisés: du verre au plomb; j'aime voir sortir les pièces du four et j'apprécie le lent processus de maturation d'une oeuvre. En deuxième lieu, j'apprécie que mon travail soit assujetti à une technique très compliquée. Ainsi, même si quelqu'un me commande un sujet qui ne m'intéresse pas, je retrouve toujours de l'intérêt avec la technique. A chaque réalisation, j'apprends encore. Il me semble que trois vies ne seraient pas suffisantes pour tout connaître du travail du verre! Je dirais enfin qu'il y a de la magie dans du vitrail. Celui-ci est toujours associé à des lieux sacrés. Le peintre verrier ne se contente pas de faire passer du beau, il donne aussi un message. C'est principalement remarquable dans les églises où les vitraux participent à un sentiment d'élévation.

Quelles difficultés rencontrez-vous au quotidien ?

En ayant une formation de peintre, la plus grosse difficulté tient à imaginer que les lignes vont devenir des plombs et que ces plombs devront tenir compte de la résistance du verre. Les angles droits, par exemple, sont difficilement applicables au verre. L'oeuvre peinte doit ainsi faire appel à des techniques particulières. Chaque ligne doit être conçue en fonction du matériau. Désormais, c'est devenu naturel: je ne dessine plus "trait-papier", je dessine "trait- plomb"...

Pour vivre de vos oeuvres, il faut vendre... Cela implique-t'il d'autres difficultés ?

Depuis cent ans, les techniques n'ont pas évolué, mais la main- d'oeuvre coûte beaucoup plus cher. Evidemment, les répercussions se portent sur les prix des vitraux. Or, les goûts des gens posent problème. Le grand public retarde généralement d'un demi-siècle. Ainsi, ils nous commandent des vitraux modernes. Mais ce qu'ils appellent moderne... date souvent du Juggendstiel! Les particuliers nous demandent parfois de faire des oeuvres datant de 100 ans, avec une technique vieille de 100 ans et... en payant le même prix que voici 100 ans!!!

Les prix dépendent quand même de la difficulté du vitrail ?

Les prix varient de 10.000 à 60.000 francs au mètre carré en fonction de la difficulté de l'oeuvre et du nombre de pièces. Plus il y a de ces dans un vitrail, plus il y a de découpes, plus il y a de plomb, plus il y a de main-d'oeuvre... N'oubliez pas que le support de l'art coûte déjà cher; d'autant que nous travaillons exclusivement avec du verre soufflé bouche.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes intéressés par votre métier ?

Patience et obstination!

Avez-vous suivi une formation professionnelle en céramique ?

Je mentirais si je répondais non à votre question puisque j'ai bel et bien suivi une année de cours du soir: J'ai aussi reçu un prix de meilleur apprenti qui m'a permis de partir en stage au Portugal dans un village habité à 80% par des artisans céramistes. Pourtant, je n'ai guère la sensation d'avoir une formation scolaire. A 12 ans, déjà, je créais des petites pièces: des cendriers, des pots... A 16 ans, je suis devenue apprentie auprès d'un céramiste, ami de la famille. J'ai ensuite été salariée avant de reprendre l'atelier et le magasin de mon père.

Vous avez donc suivi les étapes classiques de l'apprentissage de la céramique?

Oui, les étapes classiques... qui ne ressemblent en fait à rien! Nous sommes très peu nombreux dans la profession et, au niveau de l'apprentissage, rien d'officiel et de sérieux n'est prévu. J'ai appris en autodidacte, par passion de la terre.

Que voulez-vous dire par "Nous ne sommes pas nombreux" ?

Il y a peu de place pour les apprentis... parce qu'il y a peu de professionnels. Si vous consultez l'annuaire, vous vous apercevrez vite que nous ne sommes que quelques potiers pour toute la Belgique francophone. Bien entendu, des gens font de la poterie comme hobby. Mais ce sont des amateurs...

Des places sont à prendre dès lors ?

Oui, mais à condition de commencer très jeunes.

Est-il rentable d'être potier à l'heure actuelle ?

Pour ma part, je ne peux pas trop me plaindre. Mais il va de soi que nous travaillons sur notre main-d'oeuvre. Je dois produire suffisamment de pièces par jour pour que ce soit bénéficiaire. Sinon, nous serions perdants vu tous les produits industriels qui se trouvent déjà dans le commerce. Vous comprendrez aisément que les prix de nos créations artisanales ne peuvent pas concurrencer les importations de Taiwan... Tous les potiers ne choisissent pas non plus d'être indépendants. Quelques places sont disponibles au sein des entreprises.

Quel est exactement le travail du potier ?

Je préfère effectivement m'appeler "potier" que céramiste. Ce terme est plus vaste et englobe des matériaux avec lesquels je travaille peu. Certains céramistes jonglent ainsi avec les émaux. En ce qui me concerne, j'ai juste une collection d'émaux. J'estime qu'on ne saurait pas être "tout" à la fois. Ma spécialité, c'est vraiment la terre et la technique du tournage. Je crée aussi des pièces rectangulaires, donc coulées, mais cette production reste très minoritaire. En tant que femme, n'ayant pas non plus la force d'un homme, je me suis aussi spécialisée dans les petites pièces, de 30 centimètres environ. Je fais beaucoup de vaisselle et d'autres pièces utilitaires pour la cuisine, ainsi que des vases et des cache-pots. Outre les ventes de mes créations dans le magasin, je travaille aussi pour des restaurants, des clubs, des associations. Il s'agit alors de commandes.

Quelles sont les qualités nécessaires pour exercer votre métier ?

J'estime que le travail au tour exige beaucoup de finesse. La dextérité me semble essentielle. Je l'entraîne et l'améliore encore jour après jour. Cette habileté s'acquiert au fil de nombreuses années d'apprentissage. Voilà maintenant 15 ans que je tourne et il me reste encore de la technique à parfaire. Chaque jour, je fais mes gammes, comme si j'étais violoniste. Il est donc nécessaire d’avoir la volonté et l’abnégation. Il faut aussi avoir de l’imagination. Un magasin de pralines vient de me passer une commande. Il leur faut des créations personnalisées et différentes de ce que je réalise pour mon magasin.

Est-ce donc plus de travail que de don ?

Pour progresser, oui. Mais, l'habileté au tournage, on l'a ou on ne l'a pas. Certaines personnes pourraient tourner pendant des années sans s'arrêter qu'elles ne feraient toujours pas de la poterie fine. Sans prétention aucune, il faut donc admettre une part importante de don dans cet artisanat.

Pouvez-vous expliquer le cheminement de la création d'une pièce ?

Créer une pièce prend en moyenne deux semaines. Heureusement, les créations se font par séries. D'abord, je tourne en fonction de la commande ou en fonction de mes goûts pour constituer les stocks du magasin. La pièce tournée doit sécher librement. Après quoi, elle sera prête pour être nettoyée et signée. Si des ajouts sont nécessaires, comme des anses, c'est souvent à ce moment qu'intervient l'opération. Ensuite, la poterie est mise au four a une température d'environ 1000 degrés. Les pièces cuites sont passées à l'éponge, vernies par trempage, resséchées avant une nouvelle cuisson où rien ne doit adhérer. Une nuit de cuisson et un jour de refroidissement doivent être comptés avant le défournage. Il suffit alors de poncer et les séries peuvent être admises en magasin.

Quels sont pour vous les avantages de votre métier ?

J'aime le contact avec les autres créateurs et avec les clients qui sont parfois de véritables passionnés. Et, puis, au-delà de l'agrément que j'éprouve à tourner; il est aussi plaisant d'être félicitée pour son travail. Des gens viennent parfois me voir travailler. Des écoliers sont amenés par leurs professeurs. Bref, je reçois les privilèges d'une petite reconnaissance sans les inconvénients de la gloire !

Et les désavantages?

Il y a une part de risque inhérente au statut d'indépendant. Et puis, il arrive que des pièces cassent. Je devais terminer une commande de pichets pour un restaurant et je viens de m'apercevoir que les pièces se sont fendillées dans le four. C'est très embêtant! Mais soyez certains que les avantages sont beaucoup plus nombreux.

Interview mise à jour en janvier 2006 mais extraite du guide siep "Les Métiers de l'Art" publié en 1996.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.