Monsieur Dath,
Infirmier en chef aux soins intensifs

Interview réalisée en janvier 2005

Quel est votre parcours professionnel ?

J'ai travaillé pendant neuf ans aux soins intensifs en chirurgie neurologique. Il y a sept ans, j'ai été nommé chef de salle et j'ai choisi la chirurgie cardio-vasculaire.

Quel est votre statut actuel ?

Je suis infirmier en chef.

Que signifie être infirmier en chef ?

Je dirige une équipe de 50 équivalents temps plein, ce qui représente 60 infirmier(ère)s qui travaillent sous contrat à durée indéterminée, mi-temps et trois-quart-temps.

Que représente le travail d'un infirmier dans un service de réanimation ?

C'est un service de soins intensifs. Il faut avoir des qualités un peu particulières. On engage du personnel infirmier qui a fait la spécialisation SIAMU : soins intensifs et aide médicale urgente.

Le personnel est engagé pour une période d'essai de six mois. Il arrive que certains jeunes aient des idées préconçues du métier, des clichés entretenus par des séries télévisées qui les incitent à choisir les urgences plutôt que les soins intensifs. Malheureusement, aux urgences, il n'y a pratiquement jamais de places disponibles, nous les orientons vers les soins intensifs. Durant ces six mois, ils sont évalués. Ils sont secondés par du personnel expérimenté. Après la période d'essai, si l'infirmier convient au service, il obtient un contrat à durée indéterminée et il est alors parti pour une carrière aussi longue qu'il le souhaite.

Vous travaillez toujours en équipe ?

C'est un travail d'équipe. Nous faisons les trois pauses dans le service soins intensifs, ici, à la Citadelle, nous travaillons le matin en équipe de dix personnes, neuf en après-midi et six pendant la nuit.
Le matin, l'équipe est renforcée car la charge de travail est plus importante. On fait la toilette des patients, les pansements, les retours de salle d'opération, les examens au scanner, en cardiologie et dans d'autres services.
Le patient qui passe des examens dans un autre service doit être accompagné par un médecin et des infirmières. Nous profitons donc du matin pour les examens.
L'après-midi, il y a une personne "volante", comme nous l'appelons. Elle aide aux entrées, aux retours de salle d'opération, etc. La nuit, comme la charge de travail est moins importante, nous nous contentons de six personnes.

Lorsque vous dites "six ou dix personnes" vous ne parlez que d'infirmier(e)s ?

Oui, il n'y a que des infirmier(e)s qui travaillent en salle 30. Donc pas d'aides soignantes, de plus nous essayons de ne plus avoir d'infirmières brevetées. Nous en engagions avant, elles continuent à travailler car elles ont l'expérience mais les nouveaux agents ne sont pas brevetés.

Quels sont les horaires de travail dans le service ?

Ce sont des pauses de huit heures sauf celle de la nuit qui en dure neuf. Les horaires sont de 6h30 à 14h30 pour le matin ; de 14h00 à 22h00 pour l'après-midi et de 21h45 à 6h45 pour la nuit.

Faites-vous les trois pauses ?

Bien sûr. Certaines infirmières ne font qu'une seule pause : 34 d'entre elles ne font que les nuits. Il s'agit d'un arrangement personnel, ce n'est pas imposé par l'hôpital. D'autres, par convenance personnelle, ne font que les après-midi.

Prestez-vous aussi les week-ends ?

Oui, nous travaillons les week-ends, les jours fériés, 24 heures sur 24. Un service minimum est toujours assuré, même en période de grève.

Vos horaires sont-ils compatibles avec une vie familiale ?

C'est une bonne question.
Les jeunes mamans demandent souvent à faire les pauses de nuit. Elles travaillent la nuit pendant que les enfants dorment et en rentrant, elles les emmènent à l'école. Puis elles dorment et vont les chercher à la sortie de l'école.
Il y a aussi des infirmières qui ont des enfants et qui prestent les trois pauses, sans problème. Ce qui est important c'est d'avoir une bonne organisation avec son conjoint.

Il y a aussi la vie de couple?

Oui, les jeunes doivent savoir que s'engager comme infirmier(e)s dans un hôpital, c'est faire les trois pauses, travailler les week-ends et les jours fériés, travailler pendant les fêtes de fin d'année alors que les autres s'amusent... Ce sont aussi des sacrifices dans un couple...C'est un travail qui est, à la fois, dur physiquement et émotionnellement.

Est-ce que le secteur a évolué ?

Lorsque j'ai commencé à travailler il y a plus de 20 ans, la charge de travail était nettement moins importante. Dans notre pays, la population est vieillissante, on opère des patients de plus en plus âgés. Il arrive qu'un patient de 80 voire 85 ans soit opéré pour un pontage ortho-coronaire, par exemple, mais aussi pour des pathologies associées. Il peut être également insuffisant rénal, diabétique ou encore pulmonaire chronique... Bref, il peut avoir n'importe quelle pathologie sur le côté qui risque de prolonger son hospitalisation, d'alourdir les soins.

Uniquement à cause du vieillissement de la population ?

Le vieillissement mais aussi l'évolution des techniques. Il y a 20 ans, les patients qui venaient pour un problème respiratoire étaient soignés avec des respirateurs peu sophistiqués. La marge de progression était alors faible. Aujourd'hui, les machines permettent des ventilations avec des sevrages précis et des taux de progression bien plus importants. Nous bénéficions également de techniques qui n'existaient pas il y a vingt ans : des techniques de compensation de perfusion, de compensation de défaillance cardiaque, de compensation rénale, etc. Nous avons donc une population vieillissante et des progrès techniques importants. Cette évolution alourdit les prises en charge des patients.

Y a-t-il une formation continue liée à ces nouvelles technologies ?

C'est obligatoire pour pouvoir se maintenir à la pointe du progrès, comme nous le faisons à l'hôpital de la Citadelle et au CHU. Nous sommes tenus de suivre des formations permanentes deux fois par an. Elles portent sur les dernières évolutions propres au service : les nouvelles techniques de dialyse, de respiration artificielle, etc.
De plus, des formations extérieures à l'hôpital et non obligatoires sont proposées aux infirmier(e)s. En général elles ont lieu au CHU à Liège, à Charleroi, etc. L'hôpital accepte toujours une formation extérieure et propose une compensation soit partielle, soit complète des frais d'inscription et de déplacement.

Quelle est la durée de ces formations ponctuelles ?

Elles durent chacune cinq heures et se déroulent en interne.
Les formations externes durent généralement une journée et ont toujours un thème précis.

Quelle est la différence entre un service de soins intensifs et un service de réanimation ?

On appelle le service "soins intensifs" car il accueille des personnes qui souffrent de problèmes importants avec des pathologies associées. Ce sont des soins donnés en permanence et intensifs puisque une infirmière ne s'occupe que de trois patients.

Comment aboutit-on dans ce service ? Toujours après une opération ?

Pas forcément. Imaginons que vous ayez travaillé pendant vingt ans dans une mine et que vous soyez pulmonaire chronique. Vous avez des problèmes de respiration et vous faites une détresse respiratoire sévère, il faut vous mettre sous respirateur et vous êtes alors hospitalisé pour quelques semaines. Il peut aussi y avoir une évolution avec trachéotomie, insuffisance rénale, etc. Vos traitements évoluent et sont renouvelés en fonction des résultats des prises de sang, toutes les quatre heures.

Quelles sont, selon vous, les qualités nécessaires pour bien exercer ce métier ?

Comme je vous le disais tout à l'heure, il faut des capacités physiques et morales importantes.
Physiques, car c'est un travail très dur. Il faut pouvoir assumer les pauses, être capable de soulever les patients souvent inconscients qui se comportent comme des charges mortes, il faut les mettre au lit ou dans le fauteuil, les mobiliser pour aller aux examens...
Le travail exige une certaine force physique. Ce n'est pas un hasard si beaucoup d'hommes travaillent en soins intensifs.

Ce sont essentiellement des hommes qui travaillent dans le service ?

Non, pas essentiellement. Mais ils sont nombreux à vouloir travailler aux soins intensifs. Ici, on a plus ou moins vingt hommes pour quarante femmes.

Ce qui n'est sans doute pas vrai dans d'autres services ?

Non, dans les autres services, il y a plus de femmes. Mais aux urgences, à mon avis, il y a encore davantage d'hommes.

Le stress est-il important ?

Nous travaillons dans un service très stressant, nous abordons fréquemment des situations de fin de vie, de décès brutaux pour lesquels il nous arrive de prendre en charge émotionnellement la famille, les proches. 
Il faut aussi assumer psychologiquement les patients conscients d’arriver à la fin de leur vie. Nous devons aussi aborder cette discussion avec le patient. C’est assez difficile.
Il existe aussi un stress dû aux situations urgentes. En cas de réanimation, par exemple. Imaginons un patient qui remonte de chirurgie cardiaque avec une rupture de suture d’artère coronaire. Il faut alors agir en quelques minutes, ouvrir le sternum, plonger la main dans la cage thoracique, masser le cœur, rappeler immédiatement un chirurgien pour qu’il vienne recoudre. Il s’agit vraiment d’urgence. C’est très stressant. 
Enfin, il y a le stress dû à la responsabilité du bon fonctionnement des appareils. Il faut toujours une infirmière présente dans les unités pour vérifier les différents appareillages, monitoring, respirateur,… dont la survie des patients dépend. Un respirateur qui cesserait de fonctionner va émettre une alarme. Mais il faut que quelqu’un soit là pour répondre à cette alarme. Il faut une présence constante et attentive. 
Voilà le genre de stress auquel nous sommes confrontés dans le service.

Un psychologue fait partie de votre staff, aide-t-il les infirmières à gérer ou évacuer ce stress ?

Non, le psychologue est là pour rencontrer et aider les patients, pas le personnel soignant. Par exemple, un patient se présente en soins intensifs pour un infarctus, il est stressé, il ne sait pas ce qui lui arrive et il a des craintes pour sa survie. Le psychologue est là pour en discuter avec lui, lui expliquer le suivi et le devenir de sa pathologie. Il peut aussi rencontrer les familles, les patients en situation de fin de vie, les jeunes patients, les parents qui se tracassent pour leurs enfants, etc. 
Il est là aussi pour débriefer l’ensemble du personnel lors des réunions hebdomadaires, mais il ne voit pas les infirmières personnellement.

Est-ce un secteur porteur d’emplois ?

Il manque dix à douze mille infirmières en Belgique ! Engagez-vous dans ces études, spécialisez-vous, vous aurez du travail, ça c’est certain. Ceci dit, il faut savoir que sur 100% d’inscrits en première année d’études, il en sort 40% en troisième année ! Beaucoup de personnes se jettent sur ces études parce que les débouchés existent mais les études ne conviennent pas à tout le monde. Intellectuellement, elles ne sont pas faciles, elles exigent beaucoup de connaissances paramédicales et les stages sont assez éprouvants.

Que pensez-vous de l’adéquation entre la formation et le métier ?

Lorsqu’une infirmière sort après trois voire quatre années, elle n’est encore nulle part. C’est pour cette raison que nous encadrons pendant six mois nos nouveaux agents. Ils ont besoin de compétences tout à fait particulières liées au service des soins intensifs.

Pensez-vous que la vocation de certains jeunes soit due aux feuilletons télé ?

Beaucoup de diplômés SIAMU demandent à travailler aux urgences, ils sont influencés par les comportements héroïques des personnages des feuilletons. Pouvoir se dire, voilà, je vais réanimer quelqu’un qui a fait un arrêt cardiaque, l’intuber, le ventiler et lui sauver la vie… 
La réalité est autre: le service des urgences représente dix à quinze infirmières dans l’hôpital. Aux urgences, il y a aussi toutes les personnes qui viennent pour les petits "bobos". Ils représentent 150 à 200 entrées par jour, ce qui implique beaucoup de pansements et énormément de travail administratif… nous sommes alors très loin des feuilletons… 
Si vous souhaitez vraiment appliquer toutes les techniques de soins que vous avez apprises pendant vos quatre années de formation, il faut venir aux soins intensifs.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.