Roby Sinet, Chef de produit

Interview réalisée en mai 2008

Roby Sinet est chef de produits Marques Propres « PLS » chez Carrefour

En quoi consiste votre activité au quotidien ?

Je développe des produits qui porteront la marque Carrefour dans les catégories suivantes : fromages, charcuterie, boulangerie, pâtisserie et « home made remplacement » , comme les lasagnes, les poulets au curry…En fonction des besoins des consommateurs, je décide d’un produit à créer. Carrefour n’a pas d’usine. Je recherche donc les fournisseurs qui pourront produire ces articles. Je lance un appel d’offres et j’étudie les propositions. Je découvre beaucoup de produits et de fournisseurs dans les salons. Je demande des échantillons, puis je fonctionne par panels  internes. J’essaie chacun des plats. Nous sommes au minimum huit personnes à goûter chaque produit. Nous ne pouvons ni nous voir, ni nous parler pendant ces tests. Nous attribuons une note à l’aspect visuel, au goût, ainsi qu’une note globale, de 1 à 9. Jusqu’à 4, le produit est rejeté. Entre 4 et 6, le produit peut être sélectionné mais il sera retravaillé. 

Au dessus de 6, le produit rejoindra l’assortiment « Sélection » de Carrefour. Nous améliorons toujours les recettes. Notre panel interne correspond, statistiquement, au goût moyen du consommateur belge. Je compare les offres selon différents critères, pas uniquement selon le goût. Je dois trouver le fournisseur fiable, qui assurera l’approvisionnement en grande quantité, la régularité de la qualité, les délais de livraison… Une fois que j’ai choisi le plat, j’entame une phase de négociation avant l’achat. Deux démarches sont possibles. Un acheteur rationnel connaît le prix de chaque ingrédient qui entre dans la composition d’un plat et calculera sa proposition de prix en additionnant les différents coûts. Un acheteur comme moi se demandera combien il pourra vendre tel plat préparé, quelle marge il devra atteindre et négociera en fonction de cette estimation.
Ces discussions porteront sur le prix, mais aussi sur d’autres éléments comme les certifications, les délais, … Tout dépend des critères de départ. 

Je ne dois pas toujours rechercher des fournisseurs. Il arrive que les producteurs avec qui je travaille me proposent des articles. Je décide alors, avec le « category manager »  concerné, d’introduire ce plat dans notre assortiment. Une fois le marché conclu avec un fournisseur, je passe à l’étape de validation de la qualité. Chaque ingrédient qui entre dans la composition du produit doit correspondre à la Charte Carrefour qui est assez sévère. Nous limitons les additifs, les conservateurs… Le service-qualité vérifie la composition des produits.

Je suis le chef d’orchestre de tout le processus. Je négocie et je transmets les informations au service-qualité. Une fois que le produit est validé, il passe entre les mains du service packaging qui crée l’emballage. A chaque étape, je mets de l’huile dans les rouages. Je fais en sorte que le délai de sortie du produit soit respecté, du fournisseur à l’arrivée en magasin, à la date souhaitée par le marketing. Au moment de la sortie du produit en magasin, nous rassemblons également un panel externe pour confirmer notre choix. 60 clients seront invités à goûter et à évaluer ces mêmes aliments. Généralement, nous n’avons pas de surprise : le produit que nous avons sélectionné plaît. En cas de discordance majeure, nous pouvons encore rectifier le tir. Je travaille souvent dans mon bureau, mais je suis souvent en déplacement, parfois à l’étranger. Je dois connaître le marché : le prix d’achat, de vente, les tendances des consommateurs, le positionnement de nos produits. Je recherche des informations dans les salons et chez les fournisseurs. Je suis en déplacement quatre à cinq jours par mois en moyenne. Je travaille avec différents services chez Carrefour, sans lien hiérarchique. Je suis prestataire de services pour cinq « category managers », responsables du chiffre d’affaires et de la marge pour ces produits. Nous décidons des articles que nous voulons développer. Mon assistante gère le côté administratif.

Quelles sont les qualités nécessaires pour exercer votre profession ?

La passion est la première condition pour exercer ce métier. Pour connaître le marché et les tendances, il faut s’impliquer. J’aime l’alimentation, le fait de créer un produit qui se retrouvera en magasin. Je ne pourrais pas faire ce que je fais pour des vis et des boulons, je suis intéressé par le secteur alimentaire. Il faut être créatif. Au départ d’un projet, il n’y a rien. A nous de trouver quel type de produit nous recherchons, sans savoir encore à quoi il pourra ressembler. Je fais moi-même mes courses et je cuisine souvent. Pour savoir ce qui peut plaire aux gens, il faut se poser la question : « qu’aurais-je envie de manger... ». Je suis très organisé. La coordination d’équipes et de projets différents nécessite une grande rigueur et une orientation « résultat ».

Beaucoup d’employés sont français. Ils ne maîtrisent pas particulièrement le néerlandais. Comme Carrefour est une grande entreprise, très courtisée par les fournisseurs, ils font l’effort de parler dans la langue de l’acheteur. Je ne dois pas parler plusieurs langues, mais pour les relations internes, il vaut mieux connaître le néerlandais. De plus, certains marchés, comme l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, sont très importants et souvent la langue constitue un frein.

Quels sont les avantages et les inconvénients de votre métier ?

Je bénéficie d’une une certaine indépendance, ce qui présente pour moi un grand avantage. Cependant, Carrefour est une grosse structure. J’ai donc beaucoup de « reporting »  à faire. Je rends des comptes, ce qui nécessite des connaissances techniques et implique un aspect administratif lourd. J’utilise Power Point, par exemple, pour expliquer où en est mon travail. Cet aspect représente 30 à 40% de mon temps, ce qui est pour moi un désavantage, mais c’est normal dans une telle structure.

A part cela, personne ne me dit ce que je dois faire. J’ai des objectifs basés sur le nombre de sorties de produits par an et je dois respecter une certaine rentabilité, mais je suis libre quant aux moyens à mobiliser pour atteindre ces résultats. Je peux décider d’aller dans un salon la semaine prochaine sans avoir à demander d’autorisation ou à fournir de justifications. Cela me correspond bien. D’autres préfèrent peut-être être plus encadrés.

Carrefour est courtisé par les fournisseurs, désireux que leurs produits fassent partie de notre assortiment. Si j’étais employé par une petite surface indépendante, je devrais démarcher sans cesse, ce qui me prendrait beaucoup de temps, alors qu’ici, j’ai l’embarras du choix, ce qui facilite les négociations. Lorsque dix fournisseurs peuvent répondre à un appel d’offre, je suis en position de force, évidemment, ce qui est aussi un avantage.

Quel est l’horaire de travail ?

Je travaille du lundi au vendredi, de 8h à 18h.

Quelles études avez-vous suivies pour accéder à votre profession ?

J’ai appris la gestion hôtelière au CERIA. Je voulais ouvrir mon restaurant, mais je ne l’ai jamais fait. Je garde en tête l’idée qu’en cas de restructuration, je créerai ma propre affaire dans le développement de produits ou le marketing.

Ensuite, j’ai fait de la comptabilité en cours du soir, puis une licence en marketing à l’ICHEC. Cependant, je n’ai pas ressenti, lors de mon engagement, que mon diplôme était primordial. La passion et l’expérience paraissaient compter plus que les études aux yeux des recruteurs. J’ai été engagé pour ce que je suis et ce que je possède comme bagage.

Quel a été votre parcours professionnel ?

J’ai travaillé pendant 13 ans chez Quick, comme assistant manager, puis comme premier assistant, gérant et district manager. J’ai ensuite eu l’opportunité de faire du développement de produits. Je l’ai saisie. J’ai été le créatif chez Quick pendant trois ans. J’ai appris la gestion, la gestion des ressources humaines, comment motiver une équipe, obtenir des résultats, embaucher des collaborateurs. Un Quick, c’est 50 travailleurs. Comme district manager, je m’occupais de 13 Quick, faites le calcul… Cette expérience m’a permis de gérer et de coordonner les équipes Carrefour.

Après Quick, j’ai été district manager au Pain Quotidien, où j’ai fait connaissance avec tous les métiers de la boulangerie ainsi que les nouvelles tendances, comme le « bio ».

J’ai aussi travaillé au développement de concepts de restauration pour le département marketing de Sodexho. Par exemple, une centaine de bureaux de la Poste ont été fermés suite à une restructuration. Ils ont demandé à des personnes qui effectuaient du travail de bureau de préparer à manger pour leurs collègues, dans des cuisines pas trop modernes, pour 50 à 100 personnes. J’ai donc dû trouver une solution, offrir des repas de qualité à toutes les postes de Belgique que les anciens employés de guichet n’auraient plus qu’à réchauffer pour leurs collègues. J’y ai appris à développer un projet culinaire qui répond à un besoin précis.

Que diriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans cette voie ?

Je lui conseillerais de suivre une formation si elle existe. Nous devons nous débrouiller, trouver nos propres repères, étudier les prix du marché qui fluctuent sans cesse. Aucun livre ne peut nous donner ces informations, puisque l’alimentaire, c’est quelque chose qui vit. Il faut avoir la volonté d’être au courant, s’investir, avoir l’envie de construire une expérience.

Je dirais aussi qu’il faut s’accrocher. Nous devons construire, chacun, nos historiques, pour avoir nos propres repères et être conscients de l’évolution des choses. Il faut pouvoir se fabriquer ses propres outils. Je conseillerais aussi une bonne maîtrise de l’informatique.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.